Le froid ne voulait plus partir

Le vent mord la peau. On avance dans les Hauts-Froids, là où le métal rouillé de la vieille usine s’effrite sous la glace. La lumière est sale, blafarde. Le ciel bas écrase tout. Chaque pas crisse dans la neige gelée. L’air est acide, piquant. J’ai froid au fond des os, mais c’est pas juste le vent. C’est ce poids sourd qui s’accroche, qui lâche pas.

Mira suit à quelques mètres. Silencieuse. Son manteau noir se fond dans les ombres. Je devine son regard fixé devant, toujours à l’affût. On parle peu. Trop de mots tueraient l’habitude, la prudence, la distance. Pourtant, je sais qu’elle ressent comme moi ce froid qui s’infiltre.

On repère une vieille porte rouillée, presque cachée derrière des débris. Entrée vers un passage secret qu’on a déniché hier. Un refuge temporaire. On s’y glisse, muscles tendus, oreilles aux aguets. L’odeur d’huile rance et de moisissure nous accueille.

— Piège à mâchoires ici, murmure-t-elle enfin, en posant un regard précis sur le sol.

Je hoche la tête, et on installe le ressort. Discret, efficace. Un cliquetis à peine audible.

J’observe Mira. Son visage fatigué, les ombres sous ses yeux. Elle ne sourit jamais. Mais ce soir, elle me tend une gourde. Ce geste vaut plus que mille mots.

On se cale contre un mur, dos à dos. Le froid serre nos os, mais la présence est là. Réconfort muet.

Je me souviens du dernier hiver avec Emily. Le feu crépitait, le vent hurlait dehors. Lucas riait, insouciant. Je n’ai rien pu faire quand les Ombres ont envahi la maison. Leur cri, leur odeur, le goût de la peur dans ma bouche. Depuis, le froid ne me quitte plus.

Un bruissement dehors. Rôdeurs, ou pire, maraudeurs. Mira lève son poignard, ses doigts serrent la lame. Je prépare le lance-pierres, cœur battant.

— Attends. On bouge ensemble. Pas de conneries.

Un accord tacite. On s’élance, silhouettes fluides dans la pénombre. Pas un bruit. Pas une erreur.

On s’en sort. Mais la tension éclate bientôt. Une bête broutille de rien. Un regard trop long, un silence trop lourd.

— Pourquoi t’as tendu ce piège si près de la sortie ?

— Tu veux mourir ou quoi ?

Leurs mots claquent, froids comme la nuit. Je vois son poing serré, ses mâchoires tendues. Moi aussi, je suis au bord.

Puis, sans prévenir, elle tourne les talons. Je reste là, figé, la rage et la culpabilité mêlées.

J’ai appris à me battre, à survivre. Mais pas à garder quelqu’un près sans le faire fuir. Pas à protéger sans détruire. Ils partent tous. Emily. Lucas. Maintenant Mira ?

Le lendemain, elle revient. Sans un mot. La main tendue, une poignée de baies sauvages.

On partage ce maigre repas, silencieux. Ce simple échange est une trêve fragile.

Dans la nuit, je repense à elle, à nous. Deux solitaires forcés de cohabiter dans ce monde cassé. Deux âmes blessées, prisonnières du silence.

Le froid ne voulait plus partir. Ni dehors, ni en moi. Mais tant qu’elle reste, j’ai une chance. Peut-être.

Je murmure leur nom, Emily. Lucas. Et je serre le pendentif contre ma poitrine.

Le froid s’attarde, mais je ne suis plus seul. Pas tout à fait.

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