Le vent traîne une odeur de métal rouillé et de terre mouillée. Je suis là, accroupi, à scruter le sol avec la patience d’un éclaireur au bout de ses nerfs. Ce fichu foulard rouge, déchiré et maculé de sang, c’est plus qu’un bout de tissu. C’est un signal. Une promesse brisée. Ethan l’a porté comme un talisman, un rappel de son passé et de notre fragile alliance. Le retrouver ici, abandonné, ça veut dire qu’il y a eu de la casse. Du sang versé. Et que la mission tourne au vinaigre.
Chaque pas dans cette zone morte est un piège qui pourrait me coûter la vie. Je le sais, j’ai vécu assez longtemps pour sentir le poids de l’échec qui s’alourdit sur mes épaules. La Carrière nous enferme dans ses ruines, mais c’est dehors que le vrai danger rôde. Rôdeurs, maraudeurs, ou pire encore : la trahison.
Je remonte les manches de ma veste, serre mon couteau multifonction, et j’enfile mon poncho. Pas question de laisser Ethan tomber sans réponse. Pas cette fois. Pas après tout ce qu’on a traversé. Le silence est lourd, mais je dois rester froid, méthodique. Ce pacte rouge, c’est maintenant un cri dans la nuit. Et je vais y répondre.
L’air est chargé d’une humidité épaisse, mêlée à l’odeur âcre de métal rouillé et de terre remuée. Le vent froid fouette mes joues, porteur des murmures étouffés des ruines autour de moi. Je suis planté au cœur de La Carrière, ce labyrinthe de béton fissuré et de métal tordu où le temps semble s’être figé. Les débris craquent sous mes bottes, un bruit sec qui réveille l’écho sourd des couloirs abandonnés.
La lumière grise du matin filtre à travers un ciel bas, noyant le paysage dans un voile terne. La visibilité est réduite, les ombres s’étirent entre les carcasses d’usines éventrées, offrant autant de cachettes que de dangers. L’air porte aussi un relent âcre de fumée froide, vestige d’un feu mal éteint, et le silence pesant est troublé par le cliquetis lointain d’une chaîne et le râle sourd des Ombres qui rôdent en périphérie.
Le sol est humide, glissant par endroits, mêlant boue noire et éclats de verre, piégeant mes pas. Chaque respiration est un rappel brutal de l’hostilité du terrain. Ici, le moindre faux mouvement peut signifier la mort. Le foulard rouge d’Ethan, déchiré et taché de sang, traîne devant moi, une marque indélébile d’une promesse trahie ou d’un combat perdu. Je relève la tête, les sens en alerte, prêt à plonger plus loin dans cette zone où la mort se cache dans chaque recoin.

Je rassemble mes notes, griffonnées à la hâte dans mon carnet usé. La carte mentale que je me suis tracée de La Carrière s’impose : chaque entrée, chaque sortie, chaque recoin est marqué d’un piège ou d’une embuscade potentielle. J’ai passé la nuit à repérer les passages les moins exposés, les points d’eau stagnante où les Ombres sont attirées, et les ruines où l’on peut tendre un filet ou creuser un trou camouflé. Le plan est simple mais exige une synchronisation parfaite : on avance en silence, on évite les zones fragiles, et on couvre nos arrières.
Le matériel est prêt, rangé méticuleusement dans nos sacs : mes pièges à mâchoires artisanales, des filins de fer tranchants, quelques bombes silencieuses bricolées avec soin. Ethan a vérifié ses outils d’infiltration, prêt à ouvrir la voie ou à distraire les rôdeurs avec ses sifflets. Clara porte ses bandages et remèdes, prête à soigner les blessures qui ne manqueront pas d’arriver. Mira, silencieuse comme toujours, a affûté ses poignards, son manteau noir se fondant dans les ombres déjà denses.
Le groupe se forme lentement, chacun portant ses blessures visibles ou cachées. La tension est palpable. Mira lance un regard froid, presque accusateur, quand Ethan glisse une remarque cynique sur la prudence excessive. Je sens leurs rancunes, leurs doutes. Je ne peux pas leur reprocher; je ressens moi-même ce poids qui serre la gorge. La trahison, la peur, la fatigue – tout flotte entre nous comme un nuage noir. Clara tente de calmer l’atmosphère, mais même sa douceur n’arrive pas à dissiper l’ombre qui plane.
Je me demande encore si ce plan tiendra. Si notre fragile alliance survivra à cette traversée. L’écho lointain d’une chaîne qui cliquette me rappelle que les Ombres sont là, tapis dans les décombres. Je serre le pendentif contre mon cœur, murmure leurs noms, et prends une profonde inspiration. Il est temps de partir.
Je m’avance en tête, les sens en alerte maximale. Chaque craquement de branche, chaque souffle d’air me parle. La Carrière s’étend devant nous, un labyrinthe de béton et de métal rouillé, où le danger se cache à chaque coin. Je pose le premier piège à mâchoires, dissimulé sous des feuilles mortes, là où je devine le passage des Corbeaux. Le silence est notre meilleure arme. Ethan déploie ses sifflets à distance, prêts à détourner l’attention des rôdeurs si nécessaire.
La progression est lente, méthodique. Mira ferme la marche, ses poignards prêts à trancher le moindre souffle hostile. Clara avance au centre, surveillant nos arrières, prête à intervenir. Je marque mentalement les emplacements où poser les prochains pièges : trous recouverts, fils de fer tendus à hauteur fatale, déclencheurs à bascule. Le terrain est instable, les ruines menaçantes, mais je connais chaque recoin mieux que quiconque.
Soudain, une branche craque trop fort sous le poids d’Ethan. Un grognement rauque suit, puis le bruit de pas lourds. Les Ombres s’approchent, attirées par le vacarme. J’actionne aussitôt un sifflet à distance. Un groupe de rôdeurs se détourne vers un piège à feu que j’ai préparé : branches sèches enflammées, huile déversée. Le feu crépite, ralentissant la horde, les obligeant à reculer. Mais la surprise a été trop bruyante.
Dans la confusion, un Corbeau surgit d’un angle mort. Il a repéré notre petit groupe. Mira bondit, poignards sifflants, mais il est rapide, armé d’un couteau rouillé. Le combat est bref, brutal. Je dégaine mon couteau multifonction, et ensemble, nous neutralisons l’assaillant. Mais le bruit a réveillé d’autres ennemis. La tension grimpe.
Je donne l’ordre de poser un filet suspendu entre deux piliers. Un piège à mâchoires est déclenché sur une patte d’un rôdeur qui trébuche dedans, ses râles étouffés par le fil tranchant que j’ai tendu juste au-dessus. Nous avançons en zigzag, évitant les zones fragiles. Mais à un moment, la corde d’un piège artisanal se coince dans un débris. Je tente de la libérer rapidement, mais un sifflement aigu retentit : un déclencheur à bascule a été activé, lâchant une pluie de pierres. Une meule heurte la jambe de Clara. Elle serre les dents, mais elle boite.
Je prends une décision rapide : Mira couvre Clara pendant que j’avance pour désamorcer les pièges. Ethan reste aux aguets, prêt à intervenir. La fatigue commence à peser, mais il ne faut pas flancher. Chaque erreur peut être fatale. J’entends des voix lointaines, des murmures inquiétants. Les Corbeaux ne sont pas loin, ça sent leur présence.
Alors que je désactive un fil de fer tranchant, une silhouette inconnue apparaît dans l’ombre. Je tends mon lance-pierres modifié, silencieux, prêt à décocher. Mais elle lève les mains, calme, et murmure un nom que je connais. Le doute me saisit une seconde, mais je garde ma vigilance. C’est un risque que je prends. Parfois, dans ce chaos, un allié peut surgir des ténèbres.
La mission avance, chaque pas est un combat, chaque souffle une victoire temporaire. Je note mentalement les pièges à renforcer, les zones à éviter la prochaine fois. Une chose est sûre : La Carrière ne pardonne pas. Mais tant que je tiens ce carnet, ce pendentif, cette mémoire, je tiendrai aussi, coûte que coûte.
Le piège tendu a fonctionné partiellement : nous avons neutralisé un Corbeau, ralenti la horde de rôdeurs, et évité un carnage. Mais Clara est blessée, ce qui complique notre mobilité et notre endurance. La silhouette inconnue reste un mystère troublant, une possible aide ou un piège. Le feu a attiré trop d’ombres, et la tension ne faiblit pas.
Je doute de ma capacité à contrôler chaque détail, surtout quand la fatigue ronge les réflexes. J’ai appris qu’il faut accepter l’imprévu, même quand le terrain est familier. La Carrière est un piège mouvant, un théâtre où chaque erreur peut coûter cher. Je dois renforcer mes pièges, repenser nos déplacements, et surtout, rester vigilant face à cette silhouette qui connaît mon nom.
Le doute m’habite : qui est-elle vraiment ? Ami ou ennemi ? Son apparition pourrait changer la donne, pour le meilleur ou pour le pire. Et cette ombre, cette menace qui rôde toujours, semble s’épaissir dans le silence entre les ruines. Je sens que la vraie épreuve ne fait que commencer.