Le vent racle la peau comme une lame rouillée. J’avance dans La Carrière, ce trou creusé dans le ventre de la ville morte. Le sol est un patchwork de sable brûlant, de gravats, de tôle tordue. Des dizaines de ruines décharnées s’érigent, vestiges d’une industrie oubliée. L’herbe sauvage s’infiltre partout, griffant les murs, recouvrant les voitures calcinées. L’odeur de métal rouillé se mêle à celle de la végétation morte. Une putréfaction sourde flotte dans l’air, comme un avertissement muet. Je m’accroupis, jette un œil au sol : des traces d’ombres, fraîches, mal formées, vaguement humaines. Des pas effacés, vite dissimulés par le vent.
Je tends l’oreille. Un craquement, un souffle rauque au loin. Un corps qui traîne, peut-être. Les ombres rôdent, toujours. Plus loin, un bruit métallique, comme un ferrailleur qui déterre ses souvenirs. Je me fige. Rien. Juste le vent qui siffle entre les tôles.
Je pose un piège. Un simple mécanisme, mais efficace. Un fil de pêche, presque invisible, tendu entre deux barres de fer. Sous tension, il guette le contact. Au bout, une branche lourde, suspendue, prête à tomber. Le bruit sourd du déclencheur est un écho dans ma tête. Le poids de la branche pèse lourd dans mes mains, froid, rugueux. Je vérifie encore le nœud, la tension. Rien ne doit lâcher avant l’heure.
Je continue, le corps crispé, les sens en alerte. Une silhouette apparaît, furtive, humaine. Un allié, peut-être, ou un piège. Nos regards se croisent. Silence.
— T’as vu des ombres ?
— Pas encore.
La méfiance se lit dans ses yeux, la colère aussi. On se jauge, prêts à dégainer.
Plus loin, une ombre surgit. Gueule déformée, yeux vides. Je dégaine, frappe. Le combat est bref, brutal. Le souffle court, la sueur me brûle les yeux. La douleur sourde au bras me rappelle que je suis vivant, que tout peut basculer.
Je revois sa voix, celle de ma sœur, juste avant le chaos.
« Promets-moi de ne jamais oublier qui tu es, même quand tout s’effondre. »
Ses mots résonnent. Est-ce que je suis encore cet homme ? Ou juste un fantôme parmi les ombres ?
Je reprends ma route, la fatigue m’écrase. La terre humide colle à mes bottes, le froid mord mes doigts. Le silence est un piège, chaque bruit un danger. Je me demande combien de temps encore je tiendrai dans ce désert d’acier et de cendres.
À la tombée de la nuit, j’entends un murmure, presque humain, derrière les tôles. Quelqu’un ou quelque chose m’observe. Je tends l’oreille. Rien. Mais je sais que ce n’est pas fini. La Carrière garde ses secrets, et moi, je ne fais que gratter la surface.