12 octobre
Je traverse l’entrée de La Carrière à l’aube. Bruit de mes bottes cramponnant la terre craquelée, mêlée à la poussière fine. Devant moi, les ruines s’étalent comme des carcasses de bêtes mortes : murs en béton fissurés, poutres tordues, carcasses de machines rongées par la rouille. La végétation a repris ses droits, un fouillis de lierre, ronces et herbes hautes qui griffent la peau à chaque pas. L’air est lourd de métal pourri et d’une odeur âcre de terre humide qui colle aux narines.
Je progresse lentement, chaque pas calculé. Parfois, un craquement sec sous une branche morte me fige. Le vent souffle, un souffle froid qui s’infiltre dans mes vêtements usés. J’entends au loin le murmure d’un moteur abandonné, ou peut-être le vent lui-même qui s’engouffre dans un tuyau crevé. Les ombres jouent avec la lumière, mouvantes, trompeuses.
Je pose mes pièges dans l’ombre d’un vieux hangar. Un fil de pêche tendu, presque invisible, fixé à une branche morte qui repose sur un déclencheur artisanal. Le mécanisme est simple : la tension du fil libère la branche, lourde d’un poids métallique que j’ai fixé. Le bruit sourd du choc doit me prévenir, mais rester discret, ne pas attirer l’attention. Je teste la tension, elle est parfaite — assez ferme pour ne pas lâcher au moindre souffle, assez sensible pour une proie maladroite. J’ajoute un second piège plus loin, un piège à bascule avec une lame rouillée, affûtée dans la pénombre. L’odeur de la rouille me remplit la gorge, âpre, presque nauséeuse.
À midi, je m’abrite sous les ruines d’un ancien bureau. L’air est chargé de l’odeur putride de végétation morte, mêlée à celle, plus tenace, de feu de camp ancien. Je mange peu, mon corps réclame, mais la vigilance prime. Mes doigts tremblent, la fatigue est là, lourde, sourde. Une douleur lancinante dans mon flanc droit, souvenir d’une vieille blessure mal cicatrisée, me rappelle que je ne suis pas invincible.
Un craquement me fait lever la tête. Dans les ombres, une silhouette se dessine. Un homme, ou ce qu’il en reste. Ses yeux brillent d’une lueur fébrile. Un rôdeur. Pas encore trop décomposé, mais assez pour que son souffle rauque m’arrache un frisson. Je reste immobile, le souffle court. Il avance, hésite, puis recule, repérant mes pièges. Nos regards se croisent. Pas de mots, juste un échange muet de méfiance. Il disparaît dans les fourrés.
Le soir tombe. Le ciel s’obscurcit, noyé sous des nuages lourds. Je m’assois, dos contre un mur branlant. Mes pensées dérivent. Je revois ma femme, son sourire qui s’efface dans le chaos. Mon fils, ses mains petites serrées dans les miennes, le dernier jour avant que tout bascule. Je serre les poings, la douleur au flanc s’intensifie, je serre les dents. La solitude pèse, mais c’est mon choix. Je suis là pour eux, pour ce qu’il reste.
Le vent se lève. Un bruit sec, un claquement métallique. L’un de mes pièges s’est déclenché. Je me redresse d’un bond, cœur battant. Devant moi, rien. Pas de mouvement, pas de présence. Juste le silence qui s’étire, lourd, menaçant. Quelque chose rôde. Je le sens. Quelque chose qui n’est pas humain.
Je tends l’oreille, le souffle retenu. Dans l’obscurité, une silhouette indistincte glisse entre les ruines. Je serre mon couteau, prêt à ce que la nuit m’apporte.
Je ne suis pas seul.
Flashback
Je revois l’incendie. La fumée noire qui dévore le ciel, les cris étouffés, la peur glacée. Mon fils qui s’éloigne, trébuche, disparaît dans la fumée. Je cours, je hurle, mais le feu m’enferme. Puis le silence. Le vide.
Je cligne des yeux. Le souvenir s’efface, mais la douleur reste, vive et sourde.
Je me relève. La nuit est un piège, mais c’est mon terrain de chasse. Je dois décider : rester caché, ou suivre cette ombre.
La Carrière m’attend. Et moi, je n’ai plus rien à perdre.