Le vent mord la peau, froid et sale. On avance côte à côte, sans un mot. La lumière crasseuse filtre à travers les tôles rouillées de l’usine. La Carrière est un piège. Partout, le béton craque. Les ombres dansent, mouvantes.
Je sens son regard, lourd, sur ma nuque. Mira ne parle pas. Elle n’a pas besoin. Son silence pèse plus que mille mots. Ses poignards brillent sous la lumière blafarde. Prêts. Toujours prêts.
On pose le filet dans le vieux hangar, entre deux poutres branlantes. Piège à bascule. Un sifflet caché au bout. On s’échange un regard furtif. Complices, mais distants. Cette tension sourde qui fait tenir l’équilibre entre nous.
Je ramasse une pierre, la polie contre mon pouce. L’odeur acide de la rouille et du métal chaud nous enveloppe. Dans ce monde, chaque souffle est une victoire. Chaque pas, un risque.
Un bruit. Étouffé. Lointain. Elle se fige. Je lève le lance-pierres, prêt à tirer. Elle murmure enfin, voix basse, tranchante.
— Pas encore.
On recule, silencieux. Une patrouille de maraudeurs. Les Corbeaux. L’air se fait lourd. Chaque seconde est une éternité. On glisse dans un passage secret, oublié, couvert de lierre. Le bois craque sous nos bottes. Le cœur bat trop fort.
Plus tard, autour d’un feu de fortune, la lumière danse sur son visage fermé. Elle m’observe sans un mot. Je tends la main, fatigué.
— T’es pas obligée de rester là.
Elle sourit, presque imperceptible. Un frisson me traverse. Ce n’est pas de la confiance. Pas encore. Mais c’est quelque chose. Fragile.
Je repense à Emily et Lucas, au pendentif froid contre ma poitrine. Ce monde m’a tout pris. Même la paix.
Je les vois encore. Leurs cris étouffés dans la nuit. Leur chute. Ce n’était pas une erreur. C’était une malédiction.
La nuit est tombée. Le vent s’est calmé. Elle pose une main sur mon épaule, légère, presque tendre. Un geste volé. On est seuls au milieu des ruines. Deux éclaireurs perdus.
— On bouge à l’aube, dit-elle enfin.
Pas de promesses. Juste un pacte silencieux. Survivre. Encore un jour.
Ce n’était pas elle. Ce n’est pas elle. Mais c’est tout ce qui me reste.