Le vent mord la peau. L’air porte une odeur âcre de rouille et de bois brûlé. La Carrière, encore. On avance en silence, Mira et moi. Pas besoin de mots. Nos pas font moins de bruit que le souffle court d’un rôdeur qu’on a laissé derrière, sans un regard.
Elle traîne sa lame sur la sangle de son sac, un son métallique léger, presque un souffle. Je serre le poing sur mon lance-pierres. Toujours prêt. Toujours en alerte.
On doit poser un piège. Un trou camouflé, bordé de branches acérées. Ça suffira peut-être à ralentir une patrouille de maraudeurs. Ou une bande d’Ombres. On travaille vite, mains rugueuses, doigts engourdis par le froid et la fatigue. Pas de place pour l’erreur.
Un craquement derrière nous. Je me fige, le cœur tambourine. Mira lève la tête, ses yeux noirs fixent l’ombre entre les ruines. Un souffle, un mouvement — rien. Juste une branche qui cède. Elle murmure enfin, la voix grave, brisée :
« Fausse alerte. »
Je hoche la tête. Pas besoin d’en dire plus. On se connaît trop bien pour ça.
Plus tard, on traverse une vieille usine. L’obscurité suinte le danger. Les murs suintent d’humidité, l’air est lourd, saturé d’un relent acide. Je sens la sueur perler sur mon front, le poids du pendentif contre ma peau. Mira s’arrête, pose une main sur un tuyau rouillé. Elle écoute. Je tends l’oreille aussi. Quelque chose cloche.
On évite une embuscade. Un groupe de Corbeaux, probablement. Ils nous avaient tendu un piège, en bas, près des quais. On a rebroussé chemin. Pas de combat ce jour-là. Pas encore.
On avance, le silence revient. Puis une dispute éclate, brève, inattendue. Une erreur, un mot de trop, un regard trop long.
« T’as merdé, Dale. Tu comptes pas toujours tout. »
Elle crache ça comme une lame. Je serre les dents, l’envie de lui répondre me brûle les lèvres. Mais ça ne vaut rien. Pas aujourd’hui.
Elle tourne les talons, disparaît dans le crépuscule sale. J’entends ses pas s’éloigner, rapides, pressés.
Je reste là, seul avec mes pensées.
Je me rappelle Emily. Son sourire quand le soleil caressait le jardin. Lucas qui courait, insouciant. Et ce jour-là, les yeux vides de ma femme, figés dans l’horreur. Je les ai laissés derrière, comme Mira derrière ses mots tranchants. La confiance, ça s’effrite. Ça se casse. Ça fait mal.
La nuit tombe, épaisse, noire. Je retrouve Mira près d’un feu de fortune. Elle me tend une main, hésitante. Je la prends. Un contact furtif. Un accord tacite.
« Demain, on bouge vers l’Île aux Os. Moins de monde. Plus d’air. »
Je hoche la tête. Pas de promesses. Juste la survie.
Elle ne sourit pas. Mais dans ses yeux, je vois une flamme. Faible, fragile. Comme la mienne.
On est deux éclats dans ce monde cassé. Deux ombres qui s’accrochent. Juste assez pour tenir un jour de plus.