L’éclat de l’oubli

Le vent remue les tôles rouillées, leur chuintement aigu me vrille les nerfs. La Carrière est un monstre qui respire. J’avance entre les carcasses d’usines éventrées, les murs s’effondrent, la nature envahit chaque fissure. L’odeur de la rouille mêlée à celle de la terre humide me colle à la peau. Le ciel est bas, gris plomb. La pluie menace, lourde, prête à tout noyer.

Je longe les anciens rails, leurs traverses éclatées, les rails tordus. Parfois, mes bottes écrasent un nid de feuilles mortes. Bruit sourd, mais suffisant pour alerter les Ombres. Je serre le lance-pierres, prêt à faire taire un bruit inutile.

Un piège à mâchoires. Je l’ai installé hier dans un passage étroit, camouflé sous des feuilles et des branches. J’y ai ajouté un déclencheur à bascule, récupéré un ressort dans une carcasse de machine. Je passe vérifier. Rien. Pas de trace. Le piège est intact. Peut-être que les Corbeaux sont passés ailleurs.

Plus loin, un filet suspendu, tendu entre deux poutres branlantes. Il doit ralentir un rôdeur ou un imbécile. Je l’effleure du doigt, la corde craque un peu, sèche. Il me faut renforcer ça. Encore.

Je grimpe sur une plateforme, au-dessus d’un puits d’ombre. Le ciel est une dalle de plomb. Le silence est lourd. Alors je l’entends : un grincement, métallique, à l’est. Quelque chose ou quelqu’un se déplace. Je tends l’oreille. Pas un rôdeur. Pas de grognement, pas de pas lourds. Un humain ? Un piège ? Je ne peux me permettre de me laisser surprendre.

Je me fige, le souffle court. Le pendentif de ma femme contre mon torse, froid sous mon poncho. Je murmure leur nom, pour ne pas les oublier. Pour ne pas sombrer.

Un frisson. Une douleur sourde dans la poitrine, là où il n’y a plus rien, ou presque. Ça m’arrache un grognement. J’écrase la douleur dans un silence dur.

Je m’abaisse derrière un mur effondré. J’aperçois un bout de papier, froissé, coincé sous une pierre. Je le ramasse, mains tremblantes. Un dessin. Un symbole, une croix barrée. Pas de ma main. Un message ? Une menace ? Je déchire le papier, je le jette.

Le bruit revient, plus proche. Une silhouette se glisse entre les ruines : c’est Mira. Silencieuse, son manteau noir flotte dans le vent. Elle me regarde, yeux d’acier. Rien n’est dit. Rien n’a changé.

Je sens la nuit venir. Le froid qui mord. L’éclat de l’oubli est là, tapi, prêt à m’engloutir.

Je revois Emily, son sourire brisé par la peur, Lucas qui court vers moi, les bras tendus — puis les Ombres, leurs mains décharnées, la faim dans leurs yeux. Je n’ai pas bougé. J’ai laissé faire.

Un cri déchire l’air. Lointain, mais trop proche pour être ignoré. Je ne sais pas encore si c’est un appel à l’aide, ou un piège.

Je serre mon couteau. Je bouge.
Toujours.

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