15 mars
Je me lève tard, encore une nuit agitée.
La Carrière m’attend, ce terrain mort et pourri, moitié béton craquelé, moitié herbes folles et ronces qui s’enlacent partout.
L’air est lourd, chargé d’une odeur âcre de métal rouillé mêlée à celle, plus âcre encore, de végétation morte. Parfois, un souffle de vent balaie les ruines, faisant craquer les tôles et grincer les vieilles structures métalliques comme un vieux squelette.
Je marche à pas feutrés sur ce sol instable. Des plaques de béton se soulèvent, fissurées, incrustées de mousse. Sous mes pieds, des traces de pas anciens, peut-être récents. J’effleure une tâche sombre, séchée, sur le béton — sang ou huile, je ne sais pas.
Les murs croulants qui m’entourent sont recouverts de graffitis effacés, témoins d’une vie passée. Ici, la nature reprend ses droits : des fougères poussent dans les crevasses, des racines transpercent le sol comme des serpents endormis.
Je pose mes pièges.
Une branche lourde, affûtée, suspendue par un fil de pêche tendu à ras du sol.
Je tends le fil jusqu’à ce qu’il frise la tension limite. Le moindre passage déclenchera le piège.
Le bruit sourd du mécanisme est un écho dans le silence. Le bois grince légèrement, prêt à tomber.
J’ajoute une petite alarme artisanale — un bout de métal accroché à une cordelette qui tinte doucement au moindre contact.
Chaque piège est une promesse de survie, une sentinelle muette dans le désert de béton.
Je croise une silhouette à distance.
Un homme, ou ce qu’il en reste. Il m’observe, figé derrière un amas de débris.
« T’es qui ? »
Je réponds rien.
Il fait un geste, lent, presque un salut. Je reste sur mes gardes.
Les regards sont des armes ici.
Pas de confiance, juste de la prudence.
Un grognement sourd retentit plus loin.
Un rôdeur, sans doute.
Je me fige, le souffle court.
Pas de combat aujourd’hui. Il s’éloigne, attiré par un bruit plus loin.
La Carrière est un piège pour les vivants comme pour les morts.
Je m’assois un instant, le dos contre un mur froid.
Mon genou me lance, vieux souvenir d’une chute.
Mes mains tremblent.
Je pense à ma famille.
Ils sont loin, peut-être morts, peut-être oubliés.
La solitude me serre la gorge.
Pourquoi je continue ? Pour eux ? Pour moi ?
La réponse se perd dans le vent.
Un flash me traverse : la dernière fois que j’ai vu mon frère, juste avant qu’on se perde. Son regard qui me suppliait de fuir. Je ne l’ai pas fait.
Cette pensée me brûle, plus vive que la douleur physique.
Je me relève, la nuit tombe vite ici.
Le silence est lourd, presque palpable.
Un craquement soudain derrière moi.
Je me retourne. Rien.
Mais une alarme retentit, quelque part, un piège a sauté.
Pas de cible visible.
Quelqu’un est là, ou quelque chose.
Je serre le poing.
Demain, il faudra décider : avancer ou fuir.
La Carrière ne dort jamais. Moi non plus.