Je traverse la Carrière à l’aube. Le sol est craquelé, couvert de gravats, de rouille et de tiges mortes. Des carcasses de machines rouillées s’entassent comme des squelettes oubliés. La végétation a repris ses droits, lentes lianes et herbes folles s’immiscent dans chaque fissure, chaque recoin. L’odeur âcre du métal corrodé se mêle à celle, plus âpre, de la terre humide. Un vent froid me fouette le visage — il charrie des murmures lointains, des craquements, peut-être un animal ou une putréfaction qui s’effrite.
Je progresse lentement, chaque pas est un risque. Sous mes bottes, un cliquetis métallique, piège mortel tapi dans l’ombre. J’ai tendu des fils de fer, presque invisibles, entre des branches cassées et des morceaux de tôle. Le moindre faux mouvement déclenche un claquement sourd — un piège simple, mais efficace : un poids suspendu prêt à tomber, une branche tendue qui se libère en un bruit sec. Je le teste du bout du pied, la tension du fil me fait vibrer le doigt, la branche se soulève d’un centimètre, juste assez pour avertir.
Plus loin, une silhouette bouge, floue. Je me fige. Un rôdeur, ou pire, un humain ? Le souffle court, je murmure : « Qui va là ? » Pas de réponse. Juste le vent qui siffle entre les ruines. Je tends la main, prête à saisir mon couteau.
Je revois le visage de ma fille, ses yeux grands ouverts, emplis d’espoir et de peur. Ce jour-là, il y avait cette main tendue — celle d’un inconnu qui aurait pu nous sauver, mais je n’ai pas bougé. Trop tard. La colère me serre la gorge. Ce silence, cette absence, c’est moi qui l’ai choisie.
Je secoue la tête, reviens à l’instant présent. La fatigue pèse sur mes épaules, une douleur sourde dans le dos. Je m’accroupis, fouille le sol. Une empreinte fraîche, chaussure usée, direction nord-est. Quelqu’un est passé ici, récemment.
J’entends un grognement. Une masse se jette sur moi, griffes et crocs. Je riposte, brutal, précis. Le combat est bref mais violent. L’odeur de putréfaction m’assaille, la bête tombe, inerte. Je respire fort, le cœur tambourine. Je sais que demain, la Carrière sera encore plus dangereuse.
Je replante un pieu, tend un fil. Quelque chose claque. Pas loin. Pas visible. Un piège a sauté. Pas de proie. Un souffle. Une silhouette indistincte disparaît derrière un mur effondré. Une main tendue ? Ou une menace cachée ?
Je reste là, figé, entre colère et doute. La Carrière ne pardonne pas. Moi non plus.