Le chant des corbeaux

16 mars

Je traverse “La Carrière” dès l’aube, la lumière grise filtre à peine à travers la brume glaciale. Le sol craque sous mes bottes, un mélange de béton fêlé et de terre humide. Partout, la végétation a repris ses droits : herbes folles, ronces, lianes déchiquetées. Les ruines s’étirent comme des ossements rouillés, vestiges d’usines mortes, leurs murs éventrés suintent l’odeur âcre du métal rouillé et de la peinture écaillée. Un vent froid mord ma nuque, soulevant des feuilles mortes dont le froissement me rappelle un chuchotement sinistre.

Je repère une ancienne fosse, à moitié effondrée, où la terre est noire, gorgée d’humidité. Des traces fraîches creusent le sol : empreintes de bottes, glissades, peut-être récentes. Je tends l’oreille. Au loin, un râle sourd, un souffle rauque. Un rôdeur, sans doute, tapi dans l’ombre d’un hangar écroulé. Je serre la machette, le cœur tambourine, mais je ne bouge pas. Juste un moment. Un craquement derrière moi me fait pivoter brusquement. Rien. Juste le vent qui s’engouffre dans les décombres.

Je m’agenouille, déploie mon piège artisanal. Un simple mécanisme de branches et de fils de fer, tendus à la main. La tension du fil est parfaite : trop lâche, il ne déclencherait rien ; trop serré, il casserait avant l’arrivée de la cible. Je fixe un poids de branche contre la corde, prête à basculer au moindre contact. Le bruit sourd du déclencheur me parvient net, dans ma tête. Je le teste plusieurs fois, sentant la résistance, la souplesse du bois. Chaque son est un frisson d’espoir dans ce silence lourd.

Je remonte vers la vieille tour de contrôle. La structure penche dangereusement, mais je grimpe malgré tout. Le vent siffle entre les fissures. Du haut, la vue est un chaos d’acier, de béton et de verdure sauvage. Une silhouette bouge à travers les ombres. Un homme. Ou une femme. Je l’appelle, ma voix rauque fend le silence.

— Qui va là ?
— Dalrik, répond une voix étranglée, méfiante.

Un allié. Ou un ennemi déguisé. Je reste sur mes gardes. Il s’approche, les mains visibles, un sac crasseux sur l’épaule. Pas d’arme apparente.
— Tu cherches quoi ici ?
— La survie. Comme toi. Rien de plus.

Pas de confiance. Juste un accord tacite, fragile comme le verre. Il repart, disparaît dans la brume.

Je redescends, le poids de mes blessures me rappelle à l’ordre. Une brûlure ancienne à l’avant-bras, la douleur sourde d’une côte fêlée. Je me remémore ma famille, les cris, la fumée noire, la dernière nuit avant l’effondrement. Ma fille, son visage flou, son rire disparu. Je serre les poings, la solitude est une cage, et pourtant je continue. Pour elle, pour ce qu’il reste de moi.

Sur le chemin, je renifle l’air. L’odeur de putréfaction mêlée à celle du feu éteint. Quelque chose brûle, ou a brûlé récemment. Des cendres noires jonchent le sol, éparpillées par le vent. Un frisson me parcourt. Je me fige, prêt à bondir.

Soudain, un craquement sec. Mon piège, déclenché. Mais aucune silhouette, aucun bruit de fuite. Juste le silence qui retombe, lourd, étouffant. Une ombre se dessine au loin, indistincte, immobile. Le chant des corbeaux résonne, lugubre, comme un avertissement.

Je reste là, figé, la mâchoire serrée. Quelque chose est là, près de moi, tapi entre la vie et la mort. Je ne sais pas encore si c’est une menace… ou une chance.

Flashback
Je suis dans la maison. Ma femme crie, le feu léche les murs. Je prends ma fille dans mes bras, elle pleure, je pleure. Je jure silencieusement que je ne les laisserai jamais tomber, même si ça doit me briser. Ce serment, c’est ma chaîne et mon moteur.

Le vent souffle plus fort. Je reprends ma marche, le poids de l’inconnu au creux de l’estomac. Je ne suis pas seul. Je ne le suis jamais vraiment.
Et ça me fout la trouille.

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