14 avril 2028
Je me lève avec le vent froid qui fouette la peau. L’air est lourd d’odeur de métal rouillé, de béton craquelé et de végétation morte. La Carrière s’étend devant moi, vaste étendue de ruines déchiquetées, fenêtres béantes comme des orbites vides, et herbes folles qui s’accrochent aux fissures du sol. Les bâtiments en ruine s’effondrent lentement, engloutis par la mousse et les ronces. Sous mes pieds, la terre est meuble, parfois glissante, parfois crissante, couverte de débris, de tuiles cassées, de morceaux de fer tordus.
Je progresse prudemment. Chaque craquement me fait sursauter, chaque souffle de vent semble porter un murmure. Je repère des traces fraîches — des empreintes à demi effacées, des éclats de verre brisé qui trahissent une présence récente. Un rongeur s’échappe en un éclair, un râle sourd m’arrête net. Au loin, un râleur se traîne, son souffle rauque et traînant comme un avertissement. Je me fige, le cœur battant, avant de disparaître dans un amas de ferrailles.
Le terrain est un piège lui-même. Parfois, je sens sous mes chaussures la terre s’effondrer à moitié, des trous cachés sous des feuilles mortes. Les branches cassées craquent sous le moindre poids, un bruit trop fort et c’est la mort qui vient. J’installe mes pièges artisanaux dans des endroits stratégiques — sous une poutre branlante, derrière un tas de gravats. Un fil de nylon tendu, presque invisible, vibré sous mes doigts. Je fixe un morceau de bois, lourd, prêt à tomber. Le déclencheur grince sourdement quand je teste la tension. Tout doit être parfait, silencieux.
Je croise une silhouette vers midi, à moitié cachée sous un pan de mur effondré. Une femme, le regard dur, un fusil à la main. Pas de mots, juste un échange de regards. La méfiance est palpable. « T’es pas d’ici, » murmure-t-elle. Je hoche la tête. Pas de place pour les faux-semblants. Pas de confiance. Juste la survie. Elle disparaît aussi vite qu’elle est apparue, emportant avec elle un frisson d’incertitude.
Je m’assois un instant contre un pilier, la douleur sourde à ma cheville se rappelle à moi. La blessure, mal soignée, s’infecte. Je serre les dents. Je pense à eux — ma famille, leur visage flou dans mon esprit. Le dernier dîner, les rires étouffés par la peur, puis le silence. J’ai laissé derrière moi un monde qui n’existe plus. La solitude m’étreint, glaciale. Pourquoi continuer ? Pour quelle promesse ? Pour eux, peut-être.
Un flash me traverse, brutal. La nuit où tout a basculé. Les cris, les flammes, la fuite. Je revois ses yeux, ceux de mon frère, emplis de peur et de rage. Ce souvenir me frappe le ventre, me ramène à cette douleur sourde qui ne me quitte jamais. Je serre le poing, le poids du passé me cloue au présent.
Je reprends ma route, enfoncé dans les ombres. Le craquement d’un piège se fait entendre derrière moi, net, précis. Je me retourne brusquement. Rien. Pas de silhouette, pas de proie. Juste le silence qui se referme, lourd. Une présence invisible, un prédateur fantôme ? Je tends l’oreille, mais le vent se lève, emportant avec lui toutes les réponses.
Je pose le dernier piège à l’entrée d’un vieux hangar, là où la végétation s’épaissit, presque impénétrable. Le fil est tendu, la branche lourde prête à tomber. Je souffle. Le froid mord encore plus fort. Cette nuit, je dormirai peu. La Carrière garde ses secrets. Moi aussi.
Le doute me ronge : suis-je chasseur ou proie ?
La réponse, je la garde pour moi.