Je me lève avec la lumière sale du matin qui filtre à travers les vitres cassées de l’atelier. La Carrière est déjà là, pesante, muette, comme un géant qui s’effondre doucement. Le sol est craquelé, couvert de gravats, de morceaux de métal rouillé. Des racines s’entrelacent dans les fissures du béton, dévorant peu à peu ce qui reste des vestiges industriels. L’odeur âcre de la rouille mêlée à celle, plus douce et pourrie, des feuilles mortes envahit mes narines. Je sens le froid mordant s’insinuer sous ma veste, presqu’aussi sourd que la douleur dans mon épaule, souvenir d’un éclat qui refuse de guérir.
Je trace ma route entre les carcasses de machines abandonnées, évitant les plaques de verre brisé et les flaques d’eau stagnante qui reflètent un ciel gris. Le vent soulève un souffle rauque, un craquement de métal qui se tord. Chaque pas est mesuré, chaque branche secouée peut déclencher un piège ou attirer une ombre. Le silence est trompeur, comme un piège lui-même.
Je pose un fil de pêche tendu entre deux tiges de fer, camouflé sous un tapis de feuilles mortes. Le déclencheur est un vieux mécanisme improvisé : une branche morte suspendue, prête à basculer sous le moindre contact. Le bruit sourd du piège qui se referme reste gravé dans ma mémoire, presque comme un battement de cœur. Je mesure la tension dans le fil, la résistance du bois, le poids de la branche suspendue. C’est un jeu de patience, un art brutal.
Au détour d’un hangar éventré, une silhouette surgit. Une ombre. Ses yeux creusés brillent d’un éclat mort. Je retiens mon souffle, mon doigt serre la poignée de mon couteau. Elle grogne, approche — lente, déterminée, implacable. Un coup sec, un cri étouffé. Elle tombe. Pas de pitié. Pas d’émotion. Juste la survie.
Puis, une voix rauque m’arrache à ma vigilance.
« Toi… Dalrik ? »
Un visage fatigué, marqué par la peur et la méfiance. Un homme que je reconnais à peine. Un allié, peut-être. Ou un piège. Je ramasse un vieux morceau de tôle, prêt à frapper. Il lève les mains.
« Je viens avec des nouvelles. »
Je le dévisage, le souffle court, le cœur battant un rythme erratique. La Carrière ne pardonne pas.
Je revois ma fille, son rire éclatant, la chaleur de ses mains dans les miennes. Puis le fracas, les cris, le silence. Pourquoi suis-je encore là ? Pourquoi moi seul ?
Je m’éloigne, laissant l’homme derrière moi, la méfiance plus lourde que jamais. Le jour s’étire, les ombres grandissent. Le vent transporte des murmures, des promesses de danger.
Au bord d’un puits asséché, je trouve des traces fraîches. Des pas, trop nombreux pour être seuls. Des voix étouffées, une présence qui rôde. Je tends l’oreille, le cœur au bord de l’explosion.
Un cliquetis. Un fracas. Mon piège. Mais ce n’est pas une ombre. C’est un humain. Un inconnu. Son cri se perd dans le vacarme sourd des monuments tombés.
Et moi, je reste là, figé, à la croisée des chemins.
La solitude me serre la gorge.
Qui est ce dernier danger ?
Qui suis-je devenu ?