Je me lève avant l’aube. L’air est froid, piquant comme une lame rouillée. La Carrière — ce vieux repaire pourri — s’étale devant moi, noyée sous la mer montante qui grignote ses fondations. Les ruines s’effondrent doucement, avalées par l’eau salée, tandis qu’une végétation folle s’infiltre partout, cramponnée aux murs et aux poutres cassées. Un vent râpe les tôles froissées, un souffle creux et sourd, comme un cœur qui bat encore, à moitié mort.
Je marche sur un sol mêlé de béton fissuré, de boue humide et de feuilles mortes. Mes bottes écrasent des traces fraîches, des empreintes humaines, ou peut-être d’ombres. Je tends l’oreille. Au loin, un craquement sec. Un rire étouffé. L’odeur âcre de métal rouillé se mêle à celle de la végétation morte, moite, presque putride. Je m’arrête. La peur colle à ma nuque. Le silence me répond, lourd, pesant.
Je pose mon piège dans un couloir effondré. Une branche lourde, suspendue par un fil de fer tendu, prête à basculer au moindre passage. Le sourd claquement du déclencheur me vrille les doigts quand je l’arme. Le fil grince sous la tension, fragile mais cruel. Je teste. Un craquement, puis le poids brutal de la branche qui s’abat sur le sol. Rien de plus satisfaisant que ce bruit sourd dans la nuit. Ça calme, un peu.
Je poursuis mon chemin, glissant entre les carcasses de machines rouillées, sous une canopée de feuilles mortes et de lianes mortes. Puis, des voix. Deux silhouettes se dessinent, silhouettes humaines ou pas ? Je m’arrête, le cœur tambourinant.
« T’es qui ? » Je crache, la voix cassée.
Un homme, la peau crevassée par le sel, me répond d’un ton sec : « Dalrik. Pas d’ennuis. »
Je les observe, méfiant. Pas d’arme visible, pas de menace directe. Mais la méfiance est une armure. Toujours. Ils s’éloignent, disparaissent dans un tunnel noyé d’ombre. Je retiens leur passage, leurs odeurs, leurs traces.
Je me souviens d’elle, une silhouette fragile, sa main dans la mienne, les rires étouffés derrière des murs de béton. Le temps où la peur n’était qu’un mot, pas une compagne constante. Sa voix, un murmure doux, balayé par les cris et la fumée. Ai-je vraiment perdu tout ça ? Ou ai-je laissé partir ce qui me rendait humain ?
Une douleur sourde dans mon flanc gauche me rappelle la vérité : les cicatrices ne guérissent pas. Pas ici. Pas maintenant. La fatigue pèse sur mes épaules comme un fardeau qu’on ne peut déposer.
Je glisse entre les décombres, le vent charrie des odeurs de putréfaction mêlées à la terre humide. Un craquement derrière moi. Une ombre. Une silhouette décharnée, titubante. Je n’ai pas le temps. Un coup sec, un bruit étouffé. Elle tombe, silencieuse. Pas d’humanité, plus.
Je reprends ma route, le cœur serré, le souffle court. Je sens le piège que j’ai posé plus tôt, tendu comme une promesse. Une menace, peut-être. Une chance de survie.
J’arrive près de l’eau, là où les ruines plongent sous la mer. Le silence est soudain. Trop lourd. Je fixe l’horizon, où le ciel bascule en une masse grise, menaçante.
Un bruit. Un pas. Juste derrière moi.
Je n’ai pas le temps de me retourner.