Le jour se lève à peine. Le ciel est gris, bas, comme un couvercle de plomb. Je pousse la grille rouillée de la Carrière. Ce terrain, c’est un vieux cauchemar à ciel ouvert. Des carcasses de machines rouillées gisent sous la végétation qui grignote tout, s’infiltre partout. Les herbes hautes claquent au vent comme des murmures sourds. Ça sent la mort vieille de plusieurs années, un mélange de métal oxydé, de terre humide et de bois pourri.
Je marche lentement, peau brûlante malgré le froid mordant de l’aube. Chaque pas écrase des bouts de verre, des morceaux de métal tordus. Parfois, un craquement sec retentit, un vestige fragile qui menace de céder. J’évite les débris instables, les trous cachés par des feuilles mortes. Le sol est un piège en soi.
Ici, la nature a repris ses droits, lentement mais sûrement. Les racines soulèvent les dalles de béton fissurées. Les murs effondrés des anciens ateliers se dressent comme des tombes oubliées. Des oiseaux survivent, mais leur chant est rare, presque absent. À la place, un souffle lointain, le vent qui s’engouffre dans les ruines, et parfois, un grognement sourd, un râle étouffé.
Je plante mon premier piège près d’un vieux portail effondré. Un fil de fer tendu, presque invisible entre deux poteaux. La tension est parfaite : assez forte pour déclencher un bruit sourd quand on le touche, mais pas trop pour ne pas casser à la première rafale. Sous le fil, une branche lourde suspendue par un mécanisme de bascule. Le poids est précis, calibré pour tomber sur une jambe ou un bras. Je sens le métal froid dans ma paume, l’odeur âcre de la graisse qui lubrifie les articulations rouillées.
Je recule, le cœur battant, en surveillant le piège. Rien. Pas encore. Le silence est presque total, juste le craquement d’une branche cassée au loin. Je continue, posant un second piège, plus rudimentaire : une cage artisanale, faite de morceaux de grillage et de planches, avec un appât – une conserve de viande séchée. L’air est lourd, saturé d’une odeur de putréfaction mêlée à celle de la rouille.
Je croise un éclaireur, un gars du camp voisin. On se jauge, deux secondes. Pas de sourire, pas de mots inutiles.
« T’es venu chercher quoi ? »
Je lui lance un regard dur. « Ce que je peux. »
Il hoche la tête, méfiant. Pas d’ami ici, juste des survivants qui s’observent comme des bêtes. Il disparaît dans l’ombre d’un hangar éventré.
Plus loin, un râle. Je me fige. Un rôdeur, rampant entre les débris. Son odeur putride me vrille le nez. J’arme mon couteau, silencieux comme la mort. Il ne me voit pas tout de suite. Je l’abats d’un coup sec, rapide. Pas de pitié. Il s’effondre, le souffle court, la chair déchirée. Je sens la douleur sourde dans mon épaule, un coup maladroit en reculant. Rien de grave. Juste un rappel. La douleur est mon ombre.
Je m’assois contre un mur, le dos contre le béton froid. Le silence me pèse. Je repense à eux, ma famille, les visages flous dans le brouillard de mes souvenirs. Ma fille, son rire, la chaleur de sa main dans la mienne. Tout ça est loin, noyé dans la poussière et le sang. Je serre les poings, un nœud d’amertume au creux de la poitrine. Pourquoi je continue ? Pour eux. Pour ne pas disparaître sans trace.
Je ferme les yeux un instant, le vent me caresse le visage, froid et cruel. Un flashback me vient, brutal : la maison en flammes, les cris, la silhouette de ma femme qui s’efface dans une fumée noire. Je revois le poids des âmes qu’on a perdues, accrochées à mes épaules comme une armure de douleur.
Le soir tombe. Les ombres s’étirent, s’étendent. Je retourne vérifier mes pièges. Le premier est déclenché. Le fil est cassé, la branche tombée lourdement sur le sol. Rien ne bouge. Pas de corps, pas de trace récente. Quelqu’un ou quelque chose est passé. Ça me fout les nerfs en pelote.
Je tends l’oreille. Un bruit, là-bas, derrière les ruines. Un pas lent, un souffle haletant. Une silhouette indistincte se dessine entre les arbres morts. Je reste immobile, l’arme prête. Le poids des âmes pèse plus fort encore.
Je n’ai pas le droit à l’erreur. Pas ici. Pas maintenant.
Demain, je saurai.