Je me lève à l’aube, le ciel gris pèse déjà sur “La Carrière”. Le vent froid mord mes mains nues. Je traverse les ruines, des carcasses de béton et de métal tordus, à moitié avalées par des ronces épaisses. La végétation a repris ses droits ici, des herbes hautes, des lierres qui s’accrochent aux murs effondrés, et l’odeur âcre de métal rouillé mêlée à celle, plus lourde, de végétation morte. Chaque pas crisse sur des débris cassants. Le sol est un piège. Je dois avancer léger, silencieux.
Le moindre craquement me fige. J’aperçois des traces au sol : empreintes de bottes, fraîches, indécises. Quelqu’un est passé avant moi. Ou quelque chose. Au loin, un souffle rauque, presque animal. Un rôdeur ? Je serre les dents. L’odeur de putréfaction flotte, sourde. Je me rappelle le visage de ma sœur, ses yeux larges, son cri qui s’est perdu dans la nuit.
Je m’arrête près d’un vieux hangar éventré. C’est là que je pose le premier piège. Un fil de pêche tendu entre deux morceaux de fer rouillé, presque invisible. Le déclencheur est un vieux ressort récupéré, réglé pour que la tension soit suffisante, mais pas trop. Le poids d’une branche morte suspendue juste au-dessus. Je sais que le bruit sourd du mécanisme peut avertir quelqu’un, mais c’est un risque que je prends. Mieux vaut un piège bruyant qu’aucun piège.
Plus loin, un autre piège, plus primitif : une pierre suspendue par une cordelette, prête à basculer. Je teste la tension, le claquement est sec. Mes doigts sont engourdis, la fatigue me pèse. Mes côtes protestent encore du dernier combat. Une douleur sourde rappelle la fragilité du corps.
Je croise un homme, silhouette fine, visage caché sous une capuche déchirée. Il me regarde, méfiant.
— T’es seul ?
— Toujours.
Pas de confiance. Pas de salut. Il tourne les talons, disparaît dans les ombres. Le vent emporte son souffle.
Un rôdeur traîne près des décombres. Je retiens mon souffle, arme mon lance-pierre. Il grogne, s’approche. Je tire. Le caillou heurte son crâne. Il tombe à genoux, râle un instant, puis silence. Pas de joie, juste le poids de l’évidence.
Je m’assois sur un morceau de béton, le dos contre un mur fissuré. La douleur me ramène à elle, mais c’est le silence qui me tue. Je pense à eux. À ma famille. Le feu qui a tout brûlé, la fumée qui a avalé nos voix. La solitude est un couteau glacé qui s’enfonce chaque jour un peu plus. Mais je continue. Pour eux. Pour cet éclat de courage qu’ils m’ont laissé.
Le soir tombe, la lumière s’efface. Je prépare mon dernier piège, plus complexe, un système de bascule que j’ai bricolé avec des bouts de métal rouillé et des câbles effilochés. Un claquement sec retentit. Je me fige. Rien ne bouge. Pas de silhouette, pas de bruit. Juste ce doute. Quelque chose a déclenché le piège, sans raison. Une ombre qui s’échappe ? Un mirage ?
Je serre la mâchoire. Demain, il faudra revenir. Découvrir ce qui rôde vraiment ici, dans “La Carrière”.
L’éclat du courage vacille sous la menace, mais il ne s’éteint pas.
Flashback
Je revois sa main, petite, serrée dans la mienne. Le feu qui crépite dans la cheminée, la peur dans ses yeux quand les premiers cris ont retenti. Je ne pouvais rien faire. Rien, sauf courir. Cette nuit, elle m’a laissé deux choses : la haine et la promesse de survivre.
Le silence s’étire. Je ne suis pas seul.
Je sens le piège se tendre encore une fois, invisible, prêt à frapper.
Et moi, je suis là, à attendre l’inconnu.