L’éclat du vent

Le vent s’est levé tôt. Un souffle froid, chargé d’odeurs de rouille et d’humus mouillé. Il traverse les ruines comme un murmure, soulève les feuilles mortes, fait tinter les morceaux de métal suspendus aux poutres branlantes. Je marche le long des anciens rails, ceux qui courent vers le cœur de La Carrière. L’air mord la peau, la poussière se mêle à l’humidité. Chaque pas crisse, réveille des échos.

Je repère des traces fraîches dans la boue, empreintes humaines, peut-être une bande en chasse. Je ralentis, glisse derrière un tas de débris. Le silence est dense, lourd. Parfois un craquement, un souffle. Je tends l’oreille. Rien d’autre que le vent et mon souffle court.

Je vérifie mes pièges, un à un. Le piège à mâchoires est intact, mais le filet suspendu a été déclenché. Quelqu’un est passé ici, récemment. Pas un rôdeur, ça aurait fait plus de bruit. Je presse les doigts sur le cuir de mon carnet, griffonne un croquis rapide du piège brisé, signe un symbole que j’ai pris l’habitude de dessiner, un repère pour moi-même.

Un ricanement sourd m’arrache un sursaut. J’ai le dos en feu, la peau irritée par le frottement du poncho. Je me retourne, rien. Juste un vieux manège de métal rouillé qui balance, grinçant. Je serre le lance-pierres, prêt à tirer. Le vent s’engouffre dans un bâtiment effondré, emportant une odeur de sang rance.

Je pousse la porte, la lumière est faible, filtrée par les tôles percées. Au sol, un cadavre, un gamin. Ses yeux vides fixent le plafond comme s’il cherchait une réponse. Pas de blessure récente. Il tient dans sa main un caillou peint en rouge. Un signe. Je le prends, le glisse dans ma poche.

Je sens le poids de la solitude écraser ma cage thoracique. Une phrase me revient, sèche et tranchante : On ne sauve pas les morts.

Je m’écarte, reprends mon chemin. Le vent s’est transformé en hurlement. Une rafale soulève des plaques de tôle, envoie des éclats dans l’air. Je me penche, glisse dans un tunnel d’égouts, la lumière s’éteint derrière moi. L’odeur est suffocante, mélange de moisissure et de décomposition.

À tâtons, je touche le mur froid, cherche mes repères dans l’obscurité. Mon cœur tambourine, pas seulement à cause de l’effort. Une respiration, lente, régulière, près de moi. Je tends l’oreille. Le souffle s’arrête brusquement.

Je reste figé. Le vent dehors siffle encore, mais ici, dans ce silence, l’éclat du vent semble s’être éteint.

Une ombre glisse dans le noir, rapide, fluide. Quelqu’un d’autre est là.

Je ne sais pas si c’est un allié… ou une menace.

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