Le vent glisse entre les carcasses rouillées des machines mortes. La Carrière respire encore, mais à peine. La pluie fine creuse des sillons sur mon poncho. L’air sent la rouille et la terre mouillée, un mélange qui me vrille les poumons. Je progresse à pas feutrés sur les rails abandonnés, chaque grincement me semble un cri d’alerte. J’ai laissé les sentiers habituels pour contourner un secteur infesté de rôdeurs. Je préfère les toits, même branlants. Sous mes bottes, le bois pourrit menace de céder à chaque pas.
Je repère une trace fraîche sur la boue : une empreinte de chaussure, taille moyenne, semelle usée à l’arrière. Quelqu’un est passé récemment. Pas de doute. Je décide de suivre, mais à distance. Le silence est une arme, la patience un bouclier. J’avance lentement, le souffle court, la main sur le manche du couteau.
Je tombe sur un piège — un filet suspendu, mais bricolé à la va-vite. Pas mon travail. Quelqu’un d’autre est passé ici. Je défais le mécanisme sans un bruit, curieux, méfiant. L’odeur de métal humide m’agresse, je serre la mâchoire.
À l’angle d’un bâtiment effondré, une silhouette disparaît dans l’ombre. J’accélère. Pas de signe, juste un gamin qui s’enfuit, des yeux écarquillés de peur. Je ne l’appelle pas. J’ai appris à ne pas déranger les ombres.
Je m’arrête pour vérifier mes pièges posés la veille. Le piège à mâchoires est intact, prêt à mordre. Le fil de fer tranchant, lui, est tordu. Un rat ? Une erreur. Je note mentalement de renforcer ce point.
Le soleil perce enfin à travers les nuages. Une chaleur sèche me plaque la peau. Je m’assieds brièvement, les muscles tendus, le regard perdu sur le pendentif-photo. Emily. Lucas. Leur visage s’efface, puis revient, cruel. Je murmure leurs noms, seul rituel qui me reste.
Je revois leur visage, cette nuit.
Les ombres qui rampent, leurs cris étouffés.
Je n’ai pas bougé. Je n’ai rien fait.
C’est mon silence qui les a tués.
Un fracas au loin. Une détonation étouffée. L’écho me paralyse un instant. Je me relève, arme prête, les sens en alerte. Un courant d’air porte une odeur âcre, de fumée et de fer chaud. Quelque chose brûle.
Je m’avance vers la source, évitant les débris, les flaques d’eau stagnante où flottent des morceaux de métal tordus. Sur un mur, une inscription à la peinture rouge : “Tu ne peux pas fuir l’ombre.”
Je cligne des yeux, le doute me ronge. Qui a laissé ce message ? Une mise en garde ? Une provocation ? La Carrière joue avec moi.
Au moment où je tourne un angle, le silence se fait dense. Trop dense. Le bruit d’un pas derrière moi. Je me fige. Le souffle coupé. Je ne me retourne pas.
Le doute est une ombre plus tranchante que n’importe quel fil de fer.
Je note ça. Je ne sais pas encore si c’est une menace… ou un piège.