Le poids des souvenirs

12 avril 2024

Je suis entré dans La Carrière à l’aube, quand le ciel tire à peine sur le gris. Le sol craque sous mes bottes, mélasse de gravats, de terre humide et de métal rouillé. Partout, la végétation grignote les ruines. Des lierres noueux s’accrochent aux façades branlantes, des herbes folles s’élancent entre les dalles fissurées. L’air est dense, saturé d’une odeur âcre, mélange de fer oxydé et de bois mort. Je serre la mâchoire, luttant contre ce froid mordant qui me ronge les os.

J’avance prudemment, chaque pas mesuré. Le moindre craquement peut trahir ma présence. Je remarque des traces au sol : empreintes effacées, des marques de pneus presque effacées par la pluie, et une tache sombre, séchée, dont je préfère ne pas deviner la nature. Le vent glisse, chuintant entre les carcasses tordues, portant des bruits lointains — un râle sourd, un souffle rauque, peut-être un rôdeur.

Je m’arrête et installe un piège. Un fil fin, presque invisible, tendu entre deux tiges de métal. La tension est parfaite, ni trop lâche, ni trop tendue pour ne pas se briser. Le déclencheur est un morceau de bois mort, calé contre une branche suspendue. Quand le fil se tend, la branche tombe avec un bruit sourd, prêt à déstabiliser ou à alerter. Je teste : un claquement sec résonne, sec et satisfaisant. Ça doit faire le boulot.

Au détour d’un mur effondré, je tombe sur eux. Deux silhouettes, silhouettes maigres et tendues, l’air aussi méfiant que moi. Je lève les mains, geste automatique.

— « Tu cherches quoi ici ? » demande le plus jeune, la voix rauque.

— « Rien qui vous regarde. » Je ne lâche pas leur regard.

Ils échangent un regard, puis reculent sans un mot. On se quitte sans confiance. Sur leurs visages, la peur et la haine se mélangent comme un vieux venin.

Quelques mètres plus loin, un râle s’élève, guttural. Un rôdeur. Il traîne une jambe, ses yeux vides fixent le vide ou moi, je ne sais plus. Je le contourne, le cœur battant, en silence. Le vent masque mon souffle, mais pas assez.

Je m’assieds un instant, dos contre une dalle froide. Une douleur sourde irradie dans ma jambe, souvenir d’une blessure mal refermée. Je ferme les yeux. Les images reviennent, brutales : ma femme, son sourire fané, la maison brûlée. La solitude qui m’étreint comme une cage. Pourquoi je continue ? Pour eux, pour ce qu’il reste. Ou pour un espoir tordu, presque ridicule.

Un flash. Je suis là, avec eux, avant tout ça. Leur rire éclate, clair et chaud. Puis tout s’effondre. Le feu, la fumée, leur cri. Le poids des souvenirs me tire vers le bas.

Je me relève, la nuit approche. Je tends un autre piège, plus sophistiqué : un seau suspendu, lesté, prêt à basculer sur une ligne de clous acérés. Le silence est presque total. Puis un bruit. Un claquement sec, mais aucune silhouette. Rien. Juste l’écho d’un piège déclenché. Quelqu’un ou quelque chose a marché dessus. Ou c’est un leurre ? Un test ?

Je me fige. Le vent tourne, apportant avec lui une odeur de fumée fraîche. Une silhouette indistincte se dessine au loin, entre les ruines. Je serre mon couteau, prêt à tout. Le poids des souvenirs pèse, mais ce poids-là, celui de l’incertitude, est pire.

Demain, je saurai peut-être. Ou pas.

Pour l’instant, je reste là, dans cette zone morte, entre le passé qui me hante et le futur qui m’échappe.

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