Le vent mord la gorge. La lumière est sale, filtrée par les tôles rouillées des hangars de La Carrière. La pluie n’est pas loin, elle pèse dans l’air comme une menace sourde. On avance, Mira et moi. Pas un mot. Juste le bruit sourd de nos pas sur le béton craquelé, les feuilles mortes qui crissent sous nos bottes.
Je sens son regard, parfois. Pas besoin de se retourner. Elle scrute chaque ombre, chaque virage. Je fais pareil. Deux éclaireurs, deux solitaires forcés de marcher ensemble. Trop ? Pas assez ? C’est toujours tendu. Fragile. Comme ce piège qu’on va poser.
On s’arrête dans une vieille usine. L’odeur âcre de la rouille, du pétrole rance. Mira sort ses poignards, les aiguise d’un coup sec sur une pierre. Je sors le fil de fer tranchant, l’installe à hauteur de ventre, camouflé par des branches sèches. Le silence est lourd. Elle me lance un regard, sans un mot. Je hoche la tête. Parfait.
Je repense à Emily et Lucas. Leurs voix, leurs rires étouffés par le temps. Mira dit un jour, d’une voix rare : « On s’accroche à ce qu’on a. Pas à ce qu’on a perdu. » J’ai haussé les épaules. Trop vrai. Trop dur.
« Ce soir, j’ai cru entendre Lucas rire dans le vent. C’était le vent. Mais j’ai voulu y croire. »
On repart, prudents. Un bruit derrière un conteneur. Un rôdeur. Je tends le lance-pierres, prêt à frapper. Mira s’avance, silencieuse, ses poignards prêts à danser. Elle abat la créature d’un coup sec, presque sans bruit. Je retiens mon souffle. Elle me regarde, un éclair dans les yeux. Pas de mots. Juste un geste : « Bouge pas. »
On traverse un couloir sombre, le sol craque sous nos pieds. Un piège? Non. Juste un souvenir d’avant. J’entends encore la voix d’Emily, douce, lointaine.
Dans ce couloir où le passé résonne, chaque pas semble éveiller des souvenirs enfouis. Les murs, témoins silencieux, portent les échos d’un temps révolu. L’esprit voyage vers des moments sombres, évoquant des histoires comme celle de celle qui avait les yeux vides, où l’angoisse se mêle à la fragilité de l’existence. La voix d’Emily, bien que lointaine, rappelle la force des liens tissés dans l’adversité.
À travers ces souvenirs, une promesse s’élève, résonnant comme un mantra : « Tu seras fort. Tu nous protégeras. » Ces mots, chargés de sens, font écho à des récits de résilience, semblables à ceux décrits dans l’histoire d’une tremblante sans raison. Dans cette quête pour surmonter les ombres du passé, une question se pose : comment puiser dans cette force intérieure pour affronter ce qui vient ?
« Tu seras fort. Tu nous protégeras. »
Je serre le pendentif dans ma poche. Mira s’arrête. Elle tourne la tête vers moi, sans parler. Un rare moment. Peut-être qu’elle comprend.
Plus tard, on se perd dans les ruines du port. Le ciel est bas, chargé de nuages lourds. L’odeur salée mêlée à celle de la mort. On s’engueule pour une broutille, un chemin mal pris. Elle m’accuse de ne pas écouter. Je lui reproche son silence. Ça brûle vite entre nous.
Puis, le calme revient. On s’assoit sur un quai effondré, dos contre dos. Elle sort une gourde, la partage. Je bois, amer. Elle murmure enfin, voix cassée : « On fait avec. » Juste ça.
Je me demande si elle a peur, comme moi. De s’attacher. De perdre encore. Je regarde ses mains, marquées par les combats. Je sais qu’elle a son propre poids à porter. Jonas. Le fils qu’elle a tué pour l’empêcher de devenir un monstre. Un secret terrible, qu’elle porte seule.
On se relève, ensemble. La nuit tombe. Les Ombres rôdent. On s’est tus en même temps. Cette fois, c’est un silence qui sauve des vies. Une danse fragile entre confiance et méfiance.
Je sais qu’on va encore s’éloigner. Encore se chercher. Mais pour l’instant, on survit. À deux. Juste à ça.