Le vent mord la peau. Il pousse un cri sourd à travers les tôles froissées de l’usine abandonnée. La lumière est sale, filtrée par les nuages bas. L’odeur acide du métal rouillé et de la graisse mêlée à la terre humide me colle à la gorge. Je serre les dents, la mâchoire crispée. Mira avance devant moi, silencieuse, ses bottes étouffent dans la poussière. Elle ne regarde pas derrière. Je sens son regard sur moi, parfois, dans le reflet des flaques sombres. Je ne réponds pas.
On pose le piège ensemble, sans un mot. Un filet suspendu, tendu entre deux poutres branlantes, camouflé à la perfection. Elle passe la corde, ses doigts sont précis, sûrs. Je déploie les déclencheurs à bascule. On s’accorde sans parler. Trop fatigués pour se disputer.
Le silence est lourd, plein de choses qu’on tait.
Le claquement sec d’une lame contre une pierre.
Le souffle court de ma femme, son rire léger.
Lucas qui court dans les hautes herbes, insouciant.
Et puis le silence, la terreur, le cri étouffé.
Je me rappelle. Trop souvent. Trop fort.
On avance, le piège en tête. La Carrière est un labyrinthe de béton et de fer, un ventre froid et mort. Parfois, je crois qu’elle va s’écrouler sur nous. Mais Mira connaît ces ruines aussi bien que moi. Elle glisse sur les débris, ses poignards courts en main, prêts à trancher l’air.
Un bruit. Quelque chose claque à l’angle d’un mur. On se fige, respirations coupées. Elle pose un doigt sur ses lèvres, me fait signe de me taire. Son regard fend l’obscurité.
— Ombres. Dit-elle enfin, juste un mot, mais ça suffit.
On contourne l’embuscade, pas le choix. J’aurais voulu foncer, mais elle sait. Elle voit au-delà du silence. Elle sent. Je lui fais confiance, même si c’est fragile.
Plus tard, sous la pluie fine qui glace les os, on se perd dans les Hauts-Froids. La forêt est dense, l’air chargé d’humidité et de feuilles mortes. On marche sans parler. Son manteau noir est trempé, collé à sa peau. Je sens le poids de ma fatigue, de mes doutes.
Elle s’arrête soudain, souffle rauque.
— Tu tiens à ce que je reste ? Sa voix est rauque, presque un murmure.
Je n’ai pas de réponse. Parce que je ne sais pas. Parce que ce lien qu’on refuse d’appeler s’accroche à mes entrailles comme une blessure ouverte. Parce que la peur de perdre, encore, est plus forte que tout.
— C’est toi qui décide, dis-je enfin. Pas moi.
Elle hoche la tête, sans me regarder.
Je me revois, seul dans la nuit, la pluie battante, le pendentif froid entre mes doigts.
“Ne les oublie pas,” murmure la voix d’Emily, fragile comme un souffle.
Le soir tombe. On s’installe près d’une vieille voie ferrée, cachés derrière un tas de débris. Je tends une main pour partager un peu d’eau. Elle hésite, puis la prend. Un geste simple, presque tendre.
Mais la tension est là, toujours.
— Pas de mots inutiles. Dit-elle en serrant les lèvres.
Je souris, amer.
Demain, on devra encore se méfier. Des rôdeurs, des hommes, de nous-mêmes.
Parce qu’ici, le silence est une arme. Et rien que le bruit peut nous tuer.