Le vent s’engouffre dans les ruines de la vieille usine. Il porte l’odeur âcre de la rouille et celle, plus sourde, de la décomposition. À chaque pas, mes bottes crissent sur les gravats. Mira est là, pas loin. Silencieuse. Toujours là, même quand je voudrais qu’elle disparaisse.
On avance sans parler. Deux ombres lourdes, tendues, prêtes à exploser. J’ai posé un piège ce matin, un filet suspendu. On doit couvrir la sortie, empêcher qu’on nous surprenne. Elle m’a regardé, les yeux plissés, comme pour jauger si j’étais encore capable de penser plus loin que ma propre survie.
Je lui tends un clou rouillé, elle le prend sans un mot. Sa main frôle la mienne, un éclair trop rapide pour qu’on le nomme.
Là, sur ce béton fissuré, on se comprend sans phrase. Trop de mots tueraient le fragile équilibre entre nous.
On avance vers la sortie nord. La lumière est sale, filtrée par des nuages lourds. Le ciel menace pluie. Le silence est cassé par un bruit sourd : des pas rapides, trop rapides, pas les nôtres.
« Embuscade, à droite. » Sa voix est rare, tranchante.
Je pivote, arme levée. Une bande de maraudeurs. Le temps ralentit. Le piège que j’ai posé se tend sous leurs pas, un filet qui s’abat. Ils jurent, grognent, se débattent. Mira en profite, deux coups précis, ses poignards chantent.
On recule, côte à côte, mais sans se toucher. La tension est un fil tendu entre nous.
Plus tard, dans la forêt humide des Hauts-Froids, on s’arrête. La pluie commence à tomber, fine, froide. L’odeur de la terre remuée, des feuilles mouillées. On est trempés, engourdis.
Elle brise le silence :
« Tu comptes toujours fuir ? »
Je serre les dents. Son regard me fixe, sans concession.
« Je fuis ce que je suis. »
Elle s’approche, juste un peu. Puis recule aussitôt.
« Elle voulait rester. »
Ces mots tombent, lourds, comme une pierre dans un puits.
Je revois Emily, son sourire, le rire de Lucas.
La maison.
La nuit où tout a basculé.
J’aurais dû les retenir.
Mais j’ai fui.
Le silence revient, plus pesant. Elle tourne la tête, regarde le ciel gris.
On repart, pas synchrones, pas liés, mais pas vraiment séparés non plus. Deux âmes blessées qui se cherchent sans oser se dire.
Plus tard, un accrochage. Une dispute pour une broutille. Un mot de trop, un geste brusque. Elle hausse la voix, rare éclat dans son mur de silence.
« Arrête de tout contrôler. »
J’ai envie de lui hurler que je contrôle ce qui reste. Que perdre le peu qu’on a, c’est mourir deux fois.
On se fige, les regards qui se croisent, lourds de rancune et de non-dits. Puis elle part, disparaît dans les fourrés.
Je reste là, seul, le souffle court, la colère qui bouillonne. Mais au fond, je sais qu’elle reviendra. Toujours.
Quand la nuit tombe sur La Carrière, on se retrouve. Autour d’un feu maigre, partagé. Une main tendue pour attraper un bout de pain rassis. Un regard qui dure un peu plus longtemps.
Elle murmure enfin, presque pour elle :
« Je voulais rester. »
Je ne réponds pas. Je n’ai pas de mots pour ça.
Mais je reste aussi.
Parce qu’au fond, elle est la seule raison de ne pas tout lâcher.
Même si je le refuse. Même si c’est foutu.
On est là. Deux survivants perdus, liés par un fil fragile dans ce monde de cendres.
Et elle voulait rester.