Les jours s’enchaînent, lourds de poussière et de silence tranchant. La Carrière étouffe sous un ciel plombé, et je sens le poids des ombres bien plus qu’elles ne se montrent. Marcus ne dort pas. Il tisse ses plans, glisse entre les ruines comme un serpent dans l’herbe morte. Je le sais : chaque pas qu’il fait, chaque mot qu’il murmure, c’est une menace qui se rapproche.
Je serre les dents, le corps fatigué mais l’esprit en alerte. Le moindre faux pas ici, c’est la fin. Pas seulement pour moi, mais pour ceux que j’ai juré de protéger. Pièges à poser, sentinelles à déplacer, chaque détail compte. Pas question de laisser ce faucon déployer ses ailes sans riposte.
Sous la cicatrice qui barre mon bras gauche, je sens le feu de la guerre qui ne s’éteint jamais. Marcus manœuvre dans l’ombre. Moi, je serai la lame qui le déchire.
L’objectif est clair : renforcer les défenses autour de notre campement dans La Carrière, empêcher Marcus et ses hommes de s’infiltrer. Je dois poser des pièges à mâchoires et tendre des fils tranchants aux points d’accès les plus probables. Chaque recoin, chaque passage oublié doit devenir un piège mortel. C’est une course contre le temps et l’ombre.
La Carrière s’étale devant moi, vaste labyrinthe de béton fissuré et de métal rouillé, noyé sous une lumière grise et diffuse. Le ciel est bas, chargé de nuages lourds, menaçant de déverser une pluie qui n’arrive jamais. L’air est dense, chargé d’une odeur âcre de rouille et de terre humide, mêlée à celle plus lointaine des pins et des fougères qui reprennent doucement leurs droits. Un silence pesant règne, à peine troublé par le grincement lointain d’une vieille porte qui bat au vent et le bruissement des feuilles mortes. Parfois, un corbeau lance un cri rauque, écho sinistre dans cet univers figé.
La visibilité est médiocre, le gris envahit tout, rendant les formes indistinctes, comme si la Carrière elle-même se fondait dans l’ombre. Le terrain est instable, des plaques de béton branlantes, des décombres cachés sous un tapis de feuilles mortes, prêts à trahir le moindre faux pas. La boue colle aux bottes à chaque pas, et l’humidité s’insinue dans mes vêtements, piquant la peau. Le froid mord doucement, s’infiltrant jusqu’aux os, comme un rappel constant que cette guerre ne s’arrêtera pas avec le soleil.
Je suis là, au cœur de ce théâtre de ruines et de silences, prêt à devenir la lame dans l’ombre. Marcus avance, je le sens. Mais moi, je connais chaque pierre, chaque souffle du vent. Et je ne laisserai pas son ombre dévorer ce qui reste.

Je rassemble le peu de matériel qui peut faire la différence : des serrures récupérées, des ressorts tordus, des fils de fer tranchants que j’ai affûtés jusqu’à ce qu’ils mordent comme des rasoirs. Mes pièges à mâchoires artisanales sont prêts, lourds, silencieux, prêts à claquer sur une jambe trop imprudente. J’ajoute des petits déclencheurs à bascule, camouflés sous des feuilles et des branches cassées, et quelques bombes artisanales silencieuses pour semer la confusion si jamais on est pris en tenaille. Le fil tranchant, je le tends à hauteur de cou ou de ventre, là où il fera le plus de dégâts sans alerter. Chaque détail compte.
Mira est déjà là, son manteau de cuir noir battant dans le vent. Son regard est dur, presque sauvage, mais quand nos yeux se croisent, je perçois cette flamme indomptable qui la pousse à ne jamais céder. Elle ne dit rien, comme toujours, mais je sais qu’elle prépare ses poignards, affûtant ses lames dans un silence pesant. Sa présence me rassure autant qu’elle m’irrite : on s’appuie l’un sur l’autre, sans jamais vraiment se faire confiance. L’alliance est fragile, tissée dans l’ombre d’un passé commun fait de pertes et de silences.
Ethan arrive en sautillant presque, son foulard rouge vibrant dans ce décor morne. Son sourire cynique me tire un demi-rictus. Il joue avec le danger comme un chat avec une souris, mais je sais que sans lui, on serait déjà morts plusieurs fois. Son sens de l’infiltration et ses yeux d’aigle sont précieux. Pourtant, je sens ses doutes. Ce passé trouble, ses liens avec les Corbeaux… Je me demande s’il ne finira pas par nous trahir, ou pire, attirer l’ennemi sur nous.
Clara, calme et douce, ferme la marche. Son pendentif en forme de croix brille faiblement sous la lumière grise. Elle a ce don pour apaiser les tensions, même si parfois je me demande si elle ne cache pas une peur plus profonde que la nôtre. Peut-être la peur de perdre encore. Je l’observe souvent, silencieux, quand elle soigne une blessure ou murmure des prières qu’elle ne partage jamais. Elle est la lumière fragile dans cet enfer.
Avant de partir, un dernier regard sur le campement. Tout est prêt, mais un poids m’écrase la poitrine, plus lourd que d’habitude. Cette blessure que je cache, ces cauchemars qui reviennent, et cette inquiétude sourde que malgré nos pièges, Marcus trouvera une faille. Le doute s’immisce, mais je le repousse. Pas maintenant. Pas quand chaque minute compte.
Je murmure leurs noms, un souffle à peine audible dans le vent lourd : « Emily… Lucas… »
Puis, je serre mon lance-pierres modifié, prêt à devenir la lame qui frappe dans l’ombre.
Je m’avance en tête, les sens en alerte, chaque pas mesuré pour ne pas trahir notre présence. La Carrière est silencieuse, mais ce silence est un piège à lui seul. J’ai tendu mes mâchoires artisanales aux abords des anciens entrepôts, recouvertes de feuilles mortes et de poussière. Je sens le vent humide caresser ma nuque, porteuse d’odeurs de métal rouillé et de bois pourri.
Mira glisse derrière moi, ses poignards prêts à jaillir. Son souffle est régulier, mais je devine la tension qui serre sa mâchoire. Ethan contourne par la droite, flairant les moindres signes de pièges ennemis ou de présence hostile. Clara ferme la marche, son regard scrutant l’arrière, prête à intervenir si une embuscade éclate.
À l’entrée du vieux hangar, je déclenche discrètement une bascule camouflée sous un tas de gravats. Une lourde pierre se décroche et vient s’écraser dans un fracas étouffé sur le sol, espérant attirer l’attention des Corbeaux ou des rôdeurs dans cette direction. Rien ne bouge. Trop calme. Trop dangereux.
Je tends le fil de fer tranchant à hauteur de ventre, invisible dans la pénombre. Un craquement sec retentit soudain à ma droite. Ethan pousse un juron étouffé — il a déclenché un piège à feu improvisé, un amas de branches sèches enflammées, qui crépite maintenant faiblement. Le feu ne prend pas assez vite, mais la fumée commence à monter, risquant de nous trahir.
Je fais signe au groupe de se disperser lentement, chacun couvrant les angles morts. Je passe près d’une trappe dissimulée dans le sol, un piège à trous camouflé. Mon pied effleure le bord, je retiens un sursaut. Une erreur ici serait fatale.
Un sifflet aigu perce soudain l’air, loin devant. Les Ombres s’agitent, grognements rauques, bruits de pas précipités. Des rôdeurs attirés par le bruit, ou pire, un piège des Corbeaux. Je serre les dents, ordonnant un repli partiel vers une zone plus sûre.
Alors que je vérifie mes pièges, une silhouette surgit de l’ombre, un homme encapuchonné, visage caché. Instinctivement, je bande mon lance-pierres. Il lève les mains, voix rauque : « Je viens en paix… » Mais je ne baisse pas ma garde. Mira s’approche, ses poignards brillants sous la faible lumière.
L’inconnu révèle un message crypté, un fragment du refuge sûr dont parlait mon ancien camarade. Mon cœur se serre. Partager cette information pourrait signer notre mort, mais la garder signifie continuer à errer dans cette cage de béton.
Les Corbeaux ne sont pas loin. Des éclats de voix, des rires cruels résonnent à l’horizon. Grim est là, je le sens. Je prépare mes bombes artisanales silencieuses, prêt à semer la confusion.
Chaque décision pèse lourd : avancer avec ce secret, risquer la trahison, ou fuir pour préserver ce qui reste. Le poids du passé, la peur des Ombres, et la flamme indomptable de Mira à mes côtés. Je murmure encore, plus fort cette fois, pour ne pas oublier : « Emily… Lucas… »
Le piège est tendu. La chasse commence.
Le message crypté est là, brûlant dans ma poche, un poids qui serre ma poitrine autant que le pendentif d’Emily contre mon cœur. J’ai réussi à poser mes pièges sans être repéré, et l’alerte a semé un chaos contrôlé. Les Ombres ont été attirées ailleurs, et nous avons gagné du temps. Mais la fumée et le sifflet ont compromis notre discrétion, c’est un fait. Ethan a payé son erreur, et je le vois dans le regard de Mira : la méfiance grimpe, la tension aussi.
Le type encapuchonné reste une énigme. Sa promesse de paix me fait douter. Peut-on encore faire confiance à quelqu’un dans ce monde ? Son message pourrait être la clé, ou un poison. Je n’ai pas encore tranché. La présence des Corbeaux se fait sentir plus proche, leurs voix rauques et leurs rires résonnent comme des menaces palpables. Grim est dans les parages, et ça ne présage rien de bon.
Je sens que chaque pas dans La Carrière nous rapproche autant du refuge que du piège. Je garde mes bombes artisanales prêtes, mais la question reste : est-ce que cette bataille vaut la peine, ou sommes-nous simplement en train de nous enfoncer plus profondément dans la nuit ?
Je note une chose claire : la patience et la prudence ne suffisent plus. Il faudra choisir bientôt, pour avancer ou pour fuir. Et dans ce choix, mon passé me hante toujours. Les Ombres ne sont pas seulement dehors, elles rampent en moi.
Je referme mon carnet, le souffle court. Une silhouette bouge au loin, entre les ruines. Pas un rôdeur. Quelque chose de plus sinistre. Le piège est tendu, mais qui sera la proie ? Moi ? Eux ? Ou le secret qui pourrait tout changer ?
Je murmure encore, pour me raccrocher à ce qui reste d’humanité : « Emily… Lucas… »
Et la nuit avale le reste.