12 mars 2028
Le ciel est bas, gris sale, comme s’il refusait de laisser passer un seul rayon de lumière. Je suis entré dans La Carrière à l’aube, mes bottes écrasant le sol craquelé, entre les ruines d’usines mortes, rongées par le temps et la végétation folle. L’air sentait la rouille et la terre humide, un mélange âcre de métal pourri et de mousse morte.
Le terrain craquait sous mes pas, des morceaux de béton fissurés, des plaques de tôle tordue qui grinçaient sous le vent. Les murs, couverts de lierre et de racines épaisses, semblaient vouloir avaler les vestiges d’un monde oublié. Parfois, un craquement sec me faisait sursauter — une branche morte qui cède, ou un piège oublié.
J’ai avancé prudemment, les yeux rivés au sol. Trace fraîche. Une empreinte à demi effacée, un éclat de pas récent. Ça pourrait être un autre, ou pire, un rôdeur tapi dans l’ombre. L’odeur était là aussi, âcre et putride, signe que la zone n’était pas complètement morte.
J’ai pris position derrière un pan de mur effondré pour poser mes pièges. Des fils de fer tendus, presque invisibles, entre deux morceaux de ferraille. Le fil vibrait sous la tension, prêt à claquer au moindre passage. Une branche morte, lourde et sèche, suspendue au-dessus d’un passage étroit, retenue par un déclencheur artisanal. Le bruit sourd d’un clic m’a rassuré : le piège est armé.
Un souffle court derrière moi. Je me suis figé. Une silhouette émergea, humaine, mais méfiante. C’était Mira. Pas un mot d’abord, juste ce regard dur, méfiant.
— T’es seul ?
— Comme toujours.
Pas besoin de plus. Elle m’a suivi, silencieuse, tandis que je continuais à quadriller le terrain.
On a croisé un rôdeur. L’odeur de putréfaction était insupportable. Il a grogné, mais un coup sec de mon couteau a coupé court à son avancée. Pas le temps pour les états d’âme. Le sang chaud sur mes mains, l’odeur métallique me rappelait trop de souvenirs.
Flashback, brutal : ma sœur, tombée sous les griffes des rôdeurs. Son cri, encore gravé dans ma tête. Je serre les poings, la douleur sourde revient, au poignet. Le vieux coup de lame qui refuse de guérir. La solitude me pèse, mais c’est ça ou crever.
Plus tard, on a reposé d’autres pièges, plus complexes. Des clous fixés sur des planches, un seau d’huile posé à l’entrée d’un tunnel, prêt à s’enflammer à la moindre étincelle. Le vent portait des odeurs de fumée lointaine, peut-être un feu, ou la trace de quelqu’un d’autre.
Je me surprends à penser à la vie d’avant. À la chaleur d’un foyer, à la voix douce de ma mère. Trop loin maintenant. Trop mort.
On a fait halte dans une vieille cabine, cachée entre deux murs. Le silence était lourd. Mira a murmuré :
— Faut bouger avant la nuit.
Je savais ce que ça voulait dire. Les ombres de La Carrière sont pires quand la lumière baisse.
Alors qu’on sortait, un cliquetis. Un piège déclenché. Mais aucun signe de cible. Juste un frisson dans le dos. Quelqu’un ou quelque chose a marché là, juste avant nous. La trace est fraîche. Trop fraîche.
Je me retourne brusquement. Rien. Seulement le vent qui siffle dans les décombres.
Je ne suis plus seul. Et ça, c’est le vrai cauchemar.
Demain, je retourne là-bas. Pour comprendre. Ou pour crever.