Je me lève avant l’aube. Le froid mord la peau, même sous ma veste râpée. La Carrière m’attend, ce désert de béton mort, envahi par la nature qui grignote tout. J’avance à pas feutrés, les bottes écrasent la terre humide et les graviers épars. Par endroits, la végétation a repris ses droits : herbes folles, ronces, et des arbres décharnés qui s’élancent entre les ruines. Le vent porte une odeur âcre de métal rouillé, mêlée à celle, plus lourde, de bois pourri et de feuilles mortes.
Les bâtiments effondrés forment un labyrinthe. Les murs sont noircis, tagués, parfois crevés par des obus ou des impacts inconnus. Je marche en observant le sol. Des traces — pas fraîches — montrent que d’autres sont passés ici. Des empreintes de chaussures, des éclats de verre brisé, des taches sombres qui pourraient être du sang séché. Le craquement d’une branche morte sous un pied me fige net. Rien ne bouge, mais la tension serre ma gorge.
Je m’arrête dans une vieille cour intérieure, un amas de ferrailles tordues et de poutres brisées. Je sors mes outils. La pose des pièges demande patience et précision. Je tends un fil invisible, presque à ras du sol, entre deux morceaux de fer rouillé. La tension est parfaite : ni trop lâche, ni trop serrée. Un déclencheur artisanal repose sur une planche usée, prête à libérer une branche lourde dont le poids écrasera tout ce qui s’aventure ici. J’entends le clic sourd du mécanisme, un bruit presque imperceptible. Le silence revient, épais.
Je reprends ma route, l’œil vif. Au détour d’un container éventré, une silhouette se dessine. Un homme, la quarantaine, visage marqué, yeux méfiants. Il tient une arbalète bricolée. Pas un mot. Juste un échange de regards. Je tends la main, offre un morceau de pain sec. Il hésite, puis accepte. « Pas de traque aujourd’hui ? » murmure-t-il. Je secoue la tête. « Trop risqué. » Il disparaît dans l’ombre d’un hangar. La méfiance est palpable, mais pas d’hostilité ouverte. Juste deux solitaires qui se croisent dans un monde mort.
Je sens une douleur sourde au poignet, souvenir d’une chute hier. La fatigue pèse, mais je n’ai pas le droit de faiblir. Mon esprit dérive. Je revois le visage de ma fille, ses yeux brillants sous la lumière tamisée de notre ancien chez-nous. Elle riait. Maintenant, le silence a tout avalé. Cette solitude, ce poids sur ma poitrine, c’est elle qui me le rappelle le plus. Je serre les dents.
Un craquement brutal me ramène au présent. Un rôdeur, un de ceux qui marchent sans but, un relent putride de mort. Je bande mon arc, l’air froid s’engouffre dans ma gorge. Une flèche part, silencieuse. Le corps s’effondre, mais un autre bruit, plus lointain, m’interpelle. Un piège a claqué derrière moi. Je me retourne, cœur battant. Rien. Pas de cible visible.
Le doute s’installe. Quelque chose rôde, plus proche qu’avant. Une silhouette indistincte glisse entre les ruines. Un piège déclenché sans victime, c’est mauvais signe. Je serre mon arc, prêt à ce que la nuit m’apporte. La Carrière ne révèle pas tous ses secrets, et moi non plus.
Flashback
Je revois cette nuit-là, il y a un an. Le feu, les cris, la fumée qui avale tout. Ma femme qui hurle mon nom, ma fille qui disparaît dans l’ombre d’une explosion. Je suis resté figé, impuissant, tandis que le monde s’écroulait. Depuis, je marche dans ce désert, une ombre qui cherche à rattraper ce qu’elle a perdu. Mais parfois, je me demande si ce que je cherche est encore là, ou si c’est juste un fantôme qui me hante.
Je finis cette journée avec un goût amer. La Carrière m’a encore rappelé qu’ici, la survie est une danse avec l’invisible. Et ce soir, l’invisible semble avoir décidé de jouer avec moi.