Le ciel est bas, lourd, comme une menace suspendue. J’ai les muscles tendus, l’esprit en alerte. Chaque pas dans La Carrière résonne comme un rappel brutal : ici, la survie ne s’achète pas, elle se gagne au prix du sang et de la sueur. Clara est à bout de forces, mais elle doit tenir. Ce soir, elle affronte ses démons, un cauchemar qu’elle traîne depuis trop longtemps. Si elle flanche, c’est toute la troupe qui vacille. Je serre les dents, prêt à couvrir ses arrières. Pas de place pour l’erreur. Pas cette fois.
Je m’enfonce dans La Carrière sous un ciel plombé, lourd de menaces invisibles. L’air est humide, chargé d’une odeur âcre de métal rouillé et de terre mouillée, mêlée à cette senteur âpre de végétation morte qui s’étouffe sous les ruines. Chaque craquement de branche, chaque goutte d’eau tombant sur le béton fissuré me fait sursauter. La lumière déclinante filtre à peine à travers les nuages, projetant des ombres mouvantes sur les murs délabrés. Le silence est oppressant, seulement troublé par le bruissement lointain des feuilles et le souffle sourd de la forêt qui encercle ce labyrinthe de béton.
Clara avance à mes côtés, son souffle court, la fatigue visible dans ses gestes. Son corps ploie sous le poids d’une peur ancienne, un fantôme qui refuse de la lâcher. Ce soir, elle doit affronter ce cauchemar qui l’étreint depuis trop longtemps, sinon tout ce que nous avons bâti risque de s’effondrer. Mes muscles sont tendus, chaque sens en éveil, prêt à réagir au moindre danger. La Carrière n’est jamais clémente, et ce soir, elle semble plus hostile que jamais. Je serre les dents, conscient que la moindre erreur peut nous coûter cher. Pas question de faiblir. Pas cette fois.

Je rassemble le peu de matériel qu’on peut emporter sans alourdir nos pas. Mon lance-pierres modifié est chargé, prêt à cracher ses projectiles silencieux. Le couteau multifonction est à portée de main, accroché à ma ceinture, tout comme mon carnet usé où j’ai griffonné les derniers repérages. J’ai passé des heures à étudier les allées et venues dans La Carrière, à identifier les zones où les rôdeurs se font plus denses, les passages piégés, et surtout les points d’eau stagnante où ils aiment traîner. J’ai aussi repéré quelques trous camouflés que j’ai creusés moi-même, prêts à accueillir des imprudents qui voudraient nous suivre.
Mira est silencieuse derrière moi, ses yeux d’acier scrutent chaque ombre. Son manteau en cuir noir frôle les débris au sol, et ses poignards brillent faiblement à sa ceinture. Elle ne parle pas, mais je sens son regard peser sur moi, chargé de cette méfiance et de cette tension palpable entre nous. Parfois, elle lance un commentaire acerbe, mais ce soir, rien. Peut-être qu’elle sent, comme moi, que cette mission est plus qu’un simple déplacement.
Ethan, lui, joue avec son foulard rouge, un tic nerveux qui trahit son calme apparent. Il a toujours ce sourire en coin, ce côté charmeur cynique, mais je sais qu’il cache une rancune tenace contre certains membres de notre groupe. Il propose des idées, des plans d’infiltration, mais il y a dans sa voix une pointe d’irritation, comme s’il doutait de notre chance de succès.
Clara ferme la marche, fragile et pourtant déterminée. Son pendentif en forme de croix bouge doucement à chaque pas. Je la vois serrer les dents, lutter contre la peur qui la ronge. Elle n’a pas dit un mot depuis le début, mais je sais qu’elle se prépare à affronter ses démons ce soir. Son calme est une ancre, mais aussi un point faible que je redoute. Si elle craque, nous serons perdus.
L’atmosphère est lourde, écrasée par le poids du silence et des non-dits. On est tous conscients que cette sortie n’est pas une simple exploration. Il y a des enjeux, des secrets qu’on se refuse encore à partager. Une alliance fragile s’est tissée, mais les rancunes et les peurs rôdent dans chaque regard. Je sens la tension, cette ligne fine entre confiance et suspicion, prête à se rompre à la moindre étincelle.
Avant le départ, je me surprends à murmurer les noms d’Emily et Lucas, comme une promesse muette. Je serre mon pendentif-photo dans ma poche, un talisman contre l’abîme qui menace de nous engloutir tous. La Carrière nous attend, avec ses pièges, ses ombres, et ses dangers tapis dans l’obscurité. On avance, chacun porté par ses propres fantômes, vers une nuit qui pourrait bien tout changer.
Je m’avance en tête, chaque pas mesuré, les sens en alerte. L’air est chargé d’humidité, mêlée à l’odeur âcre de la rouille et du bois pourrissant. Le sol craque parfois sous nos bottes, mais j’ai repéré les zones les plus sûres. Je déploie mon regard de pisteur, captant le moindre bruit, la moindre trace. Mira reste près de moi, son souffle court, ses doigts frôlant ses poignards. Ethan fait le guet sur notre arrière-garde, toujours prêt à s’infiltrer ou à distraire. Clara serre son pendentif, son regard fixé devant elle, comme pour s’arracher à ses peurs.
On atteint la première zone sensible : un passage étroit entre deux hangars. J’ai posé un fil de fer tranchant, dissimulé dans la végétation rampante, à hauteur de ventre. Je mime le geste discret pour signaler sa présence. Pas d’erreur possible. Mira s’incline légèrement pour passer, ses mouvements sont fluides, millimétrés. Ethan contourne le piège avec l’agilité d’un renard, tandis que Clara suit, les yeux grands ouverts.
À peine dépassé, un bruit sourd retentit derrière nous — un craquement, puis un gémissement étouffé. Un rôdeur a déclenché un piège à mâchoires artisanales que j’avais installé la veille. Le claquement métallique résonne dans le silence, mais le gémissement s’arrête rapidement. La bête est neutralisée. Je sens le cœur battre plus fort, l’adrénaline monte, mais je reste immobile, observant. Pas de mouvements suspects autour. On continue.
Alors que nous progressons, un sifflement strident retentit à l’est, un leurre d’Ethan pour attirer les Ombres. Ça marche, une petite horde s’éloigne vers le bruit, offrant une fenêtre de sécurité. Mais au même moment, un cri humain déchire la nuit. Un cri de douleur et de colère. Les Corbeaux.
« Putain, ils nous ont repérés », murmure Ethan, les yeux sombres.
Je sens l’urgence. Je donne l’ordre de se disperser en silence, chacun vers un point de couverture. Moi, je file vers un trou camouflé que j’ai creusé dans le sol, juste à côté d’une ancienne grille rouillée. Je me glisse à l’intérieur, le souffle court, le cœur tambourinant.
Les Corbeaux ne tardent pas à arriver, leurs pas lourds et leurs voix rauques s’approchent. Je les entends fouiller, piocher, chercher des pièges. L’un d’eux s’approche dangereusement de ma cache. Je serre le lance-pierres, prêt à agir.
Soudain, un claquement : le déclencheur à bascule que j’avais installé libère une pluie de pierres sur leur tête. Cris, grognements, confusion. C’est notre chance. Je sors de ma cachette et tire une fléchette empoisonnée dans la jambe d’un maraudeur, qui s’effondre en hurlant. Mira surgit des ombres, ses poignards dansent, silencieux et mortels. Ethan se faufile derrière eux, sabote un moteur abandonné pour créer une explosion sourde, attirant d’autres Ombres.
Mais la panique nous joue un tour : Clara est coincée, un filet suspendu l’enserre brusquement. Je fonce, tranche les cordes avec mon couteau multifonction tandis qu’elle lutte pour reprendre son souffle. Elle me lance un regard reconnaissant, mais son visage est pâle, crispé.
On se regroupe rapidement, mais le danger s’intensifie. Une patrouille ennemie s’approche, réagissant au bruit. Je décide de couper à travers un marécage, une zone que je connais bien mais où le terrain est traître. Mes bottes s’enfoncent dans la boue, mon corps lutte contre le froid et la fatigue. La cicatrice sur mon bras me brûle, souvenir d’un combat passé qui refuse de s’effacer.
On atteint finalement un vieux bâtiment, notre point de rendez-vous. Mais il est occupé. Des silhouettes inconnues, armes à la main, nous fixent. Un échange tendu s’engage, je tends le lance-pierres, prêt à neutraliser la menace sans bruit. Mira s’avance, son regard de feu défiant les inconnus.
Après quelques minutes qui semblent une éternité, un geste de la main calme la tension. Ils laissent la porte entrouverte, non sans suspicion. On entre, le cœur lourd, conscient que cette mission nous a laissé plus vulnérables, plus exposés.
Je note tout dans mon carnet, griffonnant les pièges activés, les réactions ennemies, les erreurs à ne pas refaire. Ce soir, on a survécu, mais la Carrière nous a rappelé que chaque pas peut être le dernier. Je serre mon pendentif-photo, murmure encore une fois les noms d’Emily et Lucas. Demain, il faudra repartir, se battre, encore et encore.
Le résultat est un succès partiel. On a tenu bon face aux Corbeaux, neutralisé plusieurs d’entre eux sans alerter toute la horde, et sauvé Clara in extremis. Les pièges ont bien fonctionné, et la diversion d’Ethan a permis de dégager une voie temporaire. Mais le prix est lourd : la fatigue nous ronge, la tension est palpable, et ce vieux bâtiment censé être sûr s’est révélé occupé. On doit désormais composer avec une présence inconnue, armée et méfiante, qui pourrait tout aussi bien être un allié temporaire ou un ennemi en embuscade.
Après l’action, mes doutes s’accumulent. Ai-je sous-estimé la rapidité des Corbeaux ? Ai-je trop misé sur mes pièges au détriment de la discrétion ? La blessure de Clara me hante, ce filet suspendu aurait pu être fatal. Je note dans mon carnet l’importance de renforcer nos points de fuite et de mieux coordonner les leurres. La cicatrice sur mon bras me brûle, rappel cruel que je ne suis pas invincible. Mira reste sur ses gardes, tendue comme une corde prête à craquer. Ethan semble plus nerveux, peut-être inquiet de ce qu’on a pu réveiller.
Le plus inquiétant reste ce bâtiment occupé. Qui sont-ils vraiment ? Que veulent-ils ? Leur silence est un mur aussi épais que la rouille qui nous entoure. Et au-delà, j’entends toujours, dans le lointain, le hurlement des Ombres attirés par l’explosion. Une menace sourde qui ne faiblit pas, et un rappel brutal que la Carrière ne nous laissera jamais tranquilles.
Demain sera un autre jour. Mais cette nuit, je me demande si cette zone ne se referme pas lentement sur nous, comme un piège plus vaste dont nous n’avons pas encore saisi toutes les ficelles.