Je marche dans La Carrière. La pluie tombe sans répit, acide, mord la peau à travers le vieux manteau. Le sol est un patchwork de béton craquelé, de flaques noires, des restes d’usines rouillées en ruines. La végétation s’accroche aux murs, des lianes sèches et des racines qui percent le bitume. Ça sent la mort vieille de plusieurs saisons. L’air est chargé d’une odeur de métal oxydé, mêlée à celle âcre de la pourriture végétale. Sous mes pieds, des craquements sourds, des tiges cassées, des gravats instables. Chaque pas est un pari.
Je repère une trace fraîche. Des pas, deux marques à peine effacées, pas humains. Je tends l’oreille. Un souffle rauque au loin, entre les carcasses. Ombres. Pas encore ici. La tension monte dans mes épaules, mon cœur cogne. Je bifurque vers une vieille tranchée, m’appuie contre une tôle tordue. Une odeur de fumée m’attire. Quelqu’un est passé. Ou pire.
Je pose les pièges. Fils de fer tendus entre des morceaux de bois, branchages et morceaux de métal. Le premier piège est un déclencheur basique : un fil tendu, presque invisible, attaché à une branche prête à tomber. Le poids est calculé pour s’actionner sous une charge légère, avec un claquement sec. J’entends le bruit sourd du déclencheur en testant, un son métallique qui résonne dans le silence. Le deuxième piège est plus bas, un piège à bascule artisanal : un morceau de bois maintenu en équilibre sur un caillou, prêt à se refermer sous le poids d’un pied. La tension dans mes doigts quand je règle le fil est presque douloureuse. Je sais que ça peut sauver ma peau.
Une silhouette apparaît, à quelques mètres, trempée et sale. Un homme ou une femme ? Difficile à dire sous la capuche trempée. On se jauge en silence.
« T’es seul ? »
« Comme toujours. »
Le silence s’installe, lourd et oppressant, comme un écho lointain des événements passés. Dans ce monde ravagé, chaque rencontre résonne avec un sentiment de perte, rappelant le récit poignant de Le murmure des déserts d’acier et de poussière. Les décombres sont non seulement des vestiges physiques, mais aussi des souvenirs d’une époque révolue, où les rires et les rêves flottaient dans l’air. L’absence de chaleur humaine ne fait qu’accentuer la solitude, un thème central que l’on retrouve aussi dans La nuit où les étoiles se sont éteintes.
Chaque pas sur le sol crissant semble éveiller des fantômes, des histoires oubliées qui hantent les lieux. Ce moment de tension palpable s’inscrit dans un tableau plus vaste, un tableau où l’espoir s’effrite lentement. Les regards échangés deviennent des témoins muets d’une réalité difficile à accepter. Alors que l’ombre de cette silhouette s’éloigne, la question demeure : combien d’autres secrets se cachent encore sous la surface de ces ruines ?
Pas de sourire, juste une méfiance palpable. Il ou elle s’éloigne sans un mot, disparaît dans les décombres. Je reste figé, le souffle court.
Une ombre se glisse dans mon champ de vision, lente, chancelante. Une « ombre ». J’arme mon couteau. Elle grogne, approche en titubant. Un coup sec, précis, dans la nuque. Elle tombe, un bruit sourd, mouillé. Je sens l’odeur de putréfaction, âcre, qui colle à mes doigts.
Le visage de ma sœur me revient. Son rire éclaté sous le soleil d’avant. Elle courait entre les arbres, libre.
« Tu reviendras, Dalrik ? »
Sa voix dans le vent, un murmure qui s’efface. Je serre les dents.
Je reprends mon chemin. La fatigue pèse dans mes muscles, le froid mord la peau sous la pluie acide. Chaque pas me rapproche et m’éloigne du passé. Je me demande si ça vaut encore la peine.
Le vent soulève des feuilles mortes, un craquement au loin. Quelque chose bouge entre les ruines. Pas une ombre. Quelque chose d’autre. Plus rapide. Plus silencieux. Je tends l’oreille, le piège près de moi vibre légèrement sous la tension du fil.
Je n’ai pas le droit à l’erreur.