Elle ne m’a pas cru

La pluie tombe fine, sale, sur les tôles rouillées de la vieille usine. Le vent tranche comme une lame, glisse sous mon poncho, colle ma peau. Mira marche à côté, silencieuse, le regard fixé loin devant. Elle ne dit rien, comme d’habitude. Je le devine : elle écoute. Elle observe. Elle attend.

On avance lentement. La Carrière est un piège mouvant. Chaque pas peut réveiller des ombres. J’ai repéré une embuscade possible, un filet tendu entre deux poutres branlantes. Je lui montre du doigt, discret. Elle hoche la tête, imperceptiblement.

On descend dans les entrailles de l’usine, là où le béton cède à la rouille et à l’oubli. L’odeur âcre de la moisissure et du métal brûlé mord la gorge. J’installe le piège à mâchoires, mains précises malgré la fatigue. Mira m’aide sans un mot, ses doigts glissent sur le fil de fer, tendent les ressorts. Sa présence est un poids familier. Pas tendre, mais réel.

On se regarde enfin, un instant. Ses yeux noirs cherchent les miens. Je sens la méfiance qui grince, le mur invisible entre nous. Je voudrais lui dire que je ne suis plus seul. Que je lui fais confiance. Mais les mots restent coincés.

On fait le guet, dos à dos. Le silence est lourd, seulement troublé par les gouttes qui tombent, le crissement du vent, le souffle court de nos corps tendus. Puis un bruit sourd. Des pas. Trop nombreux. Rôdeurs ? Maraudeurs ? Mira serre ses poignards. Je lève le lance-pierres, prêt.

Elle murmure enfin, voix rauque : « T’es sûr ? »

Je hoche la tête.

Elle ne m’a pas cru.

Ils n’étaient pas là.

Juste le vent, les feuilles mortes. Une fausse alerte. La tension retombe, mais pas la peur.

On se dispute. Une broutille. J’ai mal placé un piège, dit-elle. Je réponds que c’est elle qui ne regarde pas assez. Les mots claquent, secs comme des coups. On se tourne le dos, le silence devient un mur.

Je me rappelle Emily et Lucas, leur visage flou dans la pluie d’il y a longtemps.

Ils couraient, riant sous la pluie.

Mais les ombres étaient là.

Je n’ai pas bougé.

J’ai laissé tomber.

Mira revient, tend la main. Pas pour serrer, juste pour toucher, dire sans parler que je ne suis pas seul. Je la prends, serré, court. Une goutte d’eau dans ce désert.

On continue, vers la Plaine Rouge, où le sol craque sous nos pas, rouge de poussière et de sang ancien. Le soleil couchant jette une lumière sale, lourde. On trouve enfin un abri, une vieille cabane en bois, à moitié effondrée.

Elle allume un feu, sans un mot. Je sors le carnet, griffonne vite. La fumée monte, se mêle à l’odeur du bois brûlé et de la peur.

Elle me regarde, presque un sourire. « Demain, on bouge. »

Je réponds pas. Je sais qu’elle veut dire fuir. Encore.

Je me demande si elle sait que je tiens à elle. Pas assez pour le dire. Pas encore.

Elle ne m’a pas cru, mais c’est elle, la seule vérité dans ce monde de silence et de morts.

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