Le chemin qu’on n’a pas pris

Le vent fouette la peau, glacial, chargé d’odeurs de rouille et de béton mouillé. La Carrière est morte, mais elle respire encore sous nos pieds. Mira avance devant, silencieuse comme une ombre. Je la suis, le regard accroché à ses gestes précis. On ne parle pas. Pas besoin. On sait. Ici, chaque bruit attire les Ombres.

On tend un piège. Filet suspendu, branchages secs, un déclencheur à bascule. Le bois craque sous nos doigts, l’air est lourd d’attente. Un craquement plus loin. Mira s’arrête, la main sur la poignée de ses poignards. Je retiens mon souffle, le cœur serré. Un rôdeur, seul. Il tombe dans le piège. Silence de mort. Elle me lance un regard, court. Pas de mots. Juste un signe. On avance.

Au détour d’un hangar, on évite une embuscade. Trois silhouettes guettent. Mira serre les dents. Je chuchote : « On recule ? » Elle secoue la tête. « Pas encore prêts. » On contourne, pas de bruit. L’ombre nous dévore presque. Le poids du monde dans ses yeux, le mien trop lourd pour parler.

La nuit tombe, lumière sale, cendres dans le ciel. On s’installe sous un vieux toit effondré. Le silence s’étire. Je sors la bouteille d’eau. Elle boit sans un mot, regarde le pendentif au creux de ma main. Elle sait. Je sens son regard long, mais elle détourne vite. On n’est pas là pour ça.

Je revois Emily, son sourire, le rire de Lucas. La maison qu’on n’a plus. Le chemin qu’on n’a pas pris. Je serre le pendentif, ça brûle.

Demain, on part vers l’Île aux Os, une promesse de silence, un trou perdu entre mer et ciel. Mais ici, la peur colle à la peau et la confiance est une blessure qu’on cache. Mira ne me fait pas entièrement confiance. Moi non plus. Pourtant, on se tient. Deux solitaires liés par la nécessité.

Un éclat de colère éclate soudain — dispute stupide, une erreur de jugement sur un piège mal posé. Les mots claquent, froids, tranchants. « Tu comptes me mettre en danger pour quoi ? » Je serre les poings. Elle recule, blessée. Puis, quelques minutes plus tard, sans un mot, elle me tend la main. Je la prends. Sans rien dire.

Parfois, c’est tout ce qu’on a. Une main tendue dans la nuit, un souffle partagé, la promesse muette qu’on ne sera pas seuls. Pas tout de suite. Pas encore.

Le chemin qu’on n’a pas pris, c’est aussi celui qu’on refuse d’emprunter. La fuite. L’abandon. L’oubli. On avance, blessés, fatigués, mais ensemble. Fragiles et forts à la fois.

Le monde s’écroule autour. Nous, on tient encore. Parce qu’on doit. Parce qu’on peut. Parce que, parfois, dans le regard de l’autre, on devine un espoir qu’on n’ose pas nommer.

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