Le vent frappe la carcasse rouillée de l’usine. Le ciel est bas, chargé de cette lumière sale qui brûle les yeux. On avance sans un mot, les pas lourds sur le sol jonché de gravats et de tôle froissée. Mira marche devant, son manteau noir battant derrière elle comme une ombre. Son regard balaie les ombres, toujours en alerte. Moi, je serre mon lance-pierres, prêt à réagir.
On doit poser un piège. Là, dans l’angle mort d’un vieux hangar. Un filet suspendu, bien tendu, avec un déclencheur à bascule. Simple, efficace. Je travaille le bois, ajuste la tension du fil. Elle reste là, immobile, une main posée sur sa ceinture, ses poignards prêts à bondir. Elle ne parle pas. Elle n’a jamais besoin de parler. Juste ce regard, un peu moins dur, qui me fixe quand je tends la corde.
Le silence s’étire. Le vent se fait plus froid. Une odeur âcre de métal et de rouille monte des profondeurs de la Carrière. Je sens la sueur perler sous mon poncho. Mira souffle, court, comme une bête prête à fondre. Je l’entends.
— Prends ça, lance-t-elle, en me tendant une fiole d’huile noire. Pour le piège à feu.
— Merci. Pas un mot de plus.
On avance encore, évitant les trous camouflés, les pièges laissés par d’autres, plus cruels. La Carrière est une gueule ouverte. Chaque pas peut être le dernier. Une branche craque, un souffle rauque au loin. Je tends l’oreille. Elle aussi. Nos regards se croisent, un éclair de compréhension. On recule, silencieux, pour éviter une embuscade invisible.
Je revois Emily. Son sourire fané par la peur. Lucas qui court, criant mon nom. Et puis le silence. La morsure glacée de la culpabilité. Je ferme les yeux, mais l’image reste.
Plus tard, sur le toit d’un entrepôt, on s’arrête. La lumière décline. Elle allume un feu de fortune, le souffle court. Je m’approche, mais elle recule, le visage fermé. Je tends la main, elle hésite, puis la pose à peine, un contact furtif, presque interdit. Un geste qui dit la fragilité d’un lien qu’on refuse d’appeler.
— Tu sais pourquoi je suis là, murmure-t-elle enfin. Pas besoin d’en dire plus. Je comprends.
Une dispute éclate, soudain. Une erreur d’appréciation, un mot trop dur. Je lui reproche de ne jamais s’ouvrir. Elle me renvoie à mes fantômes, à cette peur de s’attacher qui me ronge. On se jette des accusations comme des couteaux. Puis le silence. La nuit tombe, épaisse, implacable.
“Elle ne se souvenait plus du goût de la vie douce. Juste la morsure du fer et l’odeur du sang.”
Elle part, dans l’obscurité, me laissant seul face au vide. Le froid me mord les os. Je me relève. Je sais qu’elle reviendra. Toujours revient.
Au matin, on se retrouve à la lisière de la Plaine Rouge, la terre craquelée sous nos bottes. Le soleil perce à peine. On partage une gorgée d’eau, un regard qui dit “on est encore vivants”. Pas besoin de plus.
On avance côte à côte, deux solitaires liés par la survie. Deux âmes cabossées qui refusent de se perdre. Parfois, un mot, rare, posé comme une pierre précieuse dans la poussière.
— Fais attention à toi, murmure-t-elle.
— Toi aussi.
Elle sourit, juste un peu. Le monde peut bien s’effondrer. Tant qu’elle est là, je ne suis pas seul.
Le piège est tendu, le silence est lourd, la nuit avance. Et moi, je murmure leur nom dans le vent. Emily. Lucas. Pour ne pas les oublier. Pour ne pas oublier qui je suis.