La main du silence

Journal de Dalrik — 17 avril 2024

Je me lève avant l’aube. L’air mord, la brume racle la peau comme un vieux rasoir émoussé. La Carrière m’attend, vaste tombeau de métal rouillé et de béton fissuré, rongé par le temps et la nature qui reprend ses droits. Les premiers pas sont lourds, la terre humide colle aux semelles. Sous mes bottes, des tessons de verre, des bouts de ferraille. Le vent souffle un cri rauque, mêlé au craquement lointain d’une charpente qui s’écroule, quelque part au sud.

Je traverse la zone comme un fantôme. Les murs éventrés vomissent une odeur de métal oxydé, mêlée à la putréfaction de feuilles mortes et de bois pourrissant. Des lianes épaisses rampent sur les murs, s’enroulent autour des poutres, tirent tout vers le sol. Parfois, un craquement sec sous une branche morte : un piège naturel ou un rôdeur ? Je tends l’oreille, le souffle court. Rien. Juste le silence qui pèse.

Je pose mes pièges dans un coin stratégique, près d’un ancien atelier. Deux fils de fer tendus, presque invisibles, attachés à une branche morte suspendue. La tension est parfaite, calculée au millimètre. Au moindre contact, la branche tombera lourdement, écrasant tout ce qui passera dessous. Le bruit sourd du déclencheur mental me vrille le crâne. Je vérifie encore, tire doucement sur le fil : la tension est là, prête à mordre. La branche pèse près de vingt kilos, elle fera le travail.

À midi, je m’abrite sous un vieux hangar à moitié effondré. L’odeur de fumée froide monte des cendres encore chaudes, vestige d’un feu récent. J’entends des voix au loin, étouffées par les murs crevassés. Je reste immobile, la main sur mon couteau. Deux silhouettes apparaissent entre les ruines. Je tends le piège des yeux, mais elles ne semblent pas me voir. Un échange bref, des regards méfiants. Un murmure : « T’es seul ? » Je réponds rien. Ils tournent les talons, disparaissent. La méfiance est un poison, ici. Je ne peux faire confiance à personne.

Le froid me mord les doigts, la douleur sourde au flanc gauche me rappelle la chute d’hier. Une blessure bête, un éclat de métal tranchant. Pas grave, mais ça me rappelle que je suis fragile. Fragile, même si je refuse de l’admettre.

Le soir tombe, la lumière s’éteint dans un dernier soupir rouge sang. Je me blottis contre un mur, la main posée sur mon carnet. Je pense à eux — ma famille — disparue dans un silence plus lourd que la nuit elle-même. Leur visage hante mes rêves. Un flash : leur sourire figé, l’explosion, puis le vide. Je serre les dents. La solitude est une cage. Mais c’est ma seule alliée.

Puis, un bruit. Un claquement sec, distinct, trop précis pour être naturel. Le piège. Le fil tendu s’est déclenché. Mais il n’y a rien. Pas de silhouette, pas de corps. Juste un souffle froid qui s’éloigne. Un doute s’installe, une ombre dans la nuit. Quelqu’un m’observe. Ou pire, quelqu’un joue avec moi.

Je referme mon carnet. Demain, je retourne là-bas. Il faut savoir. Ou disparaître.

La main du silence. La Carrière ne pardonne pas.

Et moi, je ne pardonne plus.

— Dalrik

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