Je marche dans La Carrière, le sol craque sous mes bottes. Les ruines s’étalent comme des cadavres figés. Murs éventrés, métal tordu, béton fissuré. Partout, la végétation a repris ses droits. Des lianes épaisses s’enroulent autour des poutres rouillées, des herbes folles poussent entre les débris. L’air est lourd, saturé d’une odeur de fer rouillé, de terre humide et de végétation morte. Un vent froid mord ma nuque, souffle rauque qui porte au loin des bruits sourds, peut-être des Ombres. Je serre mon sac, le poids rassurant des pièges artisanaux dedans.
Je repère une zone dégagée, pas loin d’un vieux hangar effondré. Le sol est parsemé d’empreintes : des traces de pas humains, fraîches, et des marques étranges, plus irrégulières. Je m’accroupis, le nez collé à la terre. L’odeur âcre de fumée mêlée à celle de putréfaction me pique les narines. J’entends un craquement léger, un souffle lointain. Quelque chose bouge, tapi dans l’ombre.
Je déploie mes pièges. Les fils, fins mais solides, s’étirent entre les débris. Je tends la tension, sens la résistance dans mes doigts. Une branche sèche, suspendue, prête à s’abattre avec un bruit sourd. Chaque déclencheur claque dans le silence, un bref écho métallique qui fait vibrer la cage thoracique. Le poids de la branche fait ployer la corde, l’instant avant la chute. Je vérifie, encore, chaque fixations, le clic des mécanismes m’obsède.
Au détour d’une allée, une silhouette apparaît. Un homme, le visage creusé, les yeux fuyants. Je tends la main vers mon couteau. « T’es seul ? » Il hoche la tête, méfiant. « Ici, c’est dangereux. » Sa voix est rauque, cassée par la poussière. Pas de trêve possible. Je reste silencieux. On échange un regard, lourd de non-dits. Puis il disparaît, emporté par les ombres. Je reste là, figé, le cœur battant.
Plus tard, je croise une Ombre, lente, décharnée. Son souffle putride me glace. Je tends mon arc, flèche prête. Elle vacille, s’approche, je décoche. Le corps tombe, un râle étouffé. Aucun triomphe, juste la fatigue qui me ronge, sourde et insidieuse.
La lutte contre ces Ombres n’est qu’une facette d’un combat bien plus vaste, un combat pour la survie dans un monde où l’espoir semble s’être évaporé. Chaque rencontre avec ces créatures décharnées rappelle l’obscurité qui enveloppe tout, une obscurité semblable à celle décrite dans Le dernier regard avant le saut dans l’inconnu, où chaque instant devient une épreuve. La fatigue, insidieuse, s’installe, tandis que les souvenirs des visages aimés, désormais perdus, tournoient dans l’esprit, comme des ombres dans la nuit.
Alors que le froid pénètre les os, l’esprit vagabonde, évoquant des souvenirs d’un temps révolu. Se poser sur une dalle de béton devient un refuge temporaire, un moment de répit avant de replonger dans cette lutte acharnée. Les pensées se mêlent aux souvenirs d’une étoile filante, à l’image de La nuit où les étoiles se sont éteintes, où chaque étoile représente ceux qui ont été perdus. La solitude pèse lourdement, mais la question demeure : à quoi bon lutter si tout semble perdu ? Le chemin à venir est incertain, mais la flamme de la détermination continue de briller, même dans l’obscurité.
Je m’assieds sur une dalle de béton, le dos contre un mur. Le froid m’envahit, la douleur sourde à la jambe me rappelle que je suis vivant. Je pense à eux, à ceux que j’ai laissés derrière. Leur visage me hante, leurs voix perdues dans le vent. Pourquoi suis-je encore ici, à lutter contre un monde mort ? La solitude est un poison que je bois chaque jour.
Le crépuscule tombe. L’obscurité avale tout. J’entends des bruits, des murmures, des pas qui ne sont pas les miens. Quelque chose rôde, plus proche que jamais. Je me redresse, prêt à agir. Mais une vision me frappe soudain.
Flashback. Une maison en flammes. Des cris. Une silhouette qui court vers moi, implorante. Puis le silence. Le goût amer de la perte. Cette douleur enfouie qui ne guérit jamais.
Je reviens à moi. Le piège que j’ai posé s’est déclenché. Une branche cassée pend, balançant doucement. Mais ce n’est pas mon piège. Quelqu’un d’autre est passé ici, récemment. L’angoisse serre ma gorge. Je ne suis plus seul. Et cette fois, ce n’est pas une Ombre.
Le vent se lève, emportant avec lui mes doutes. Le vrai danger est encore à venir.