J’ai compris trop tard

La pluie tombe en silence sur les tôles rouillées. L’air est lourd, chargé d’odeurs acides, de métal mouillé et de terre détrempée. On avance sans un mot, Mira et moi, le pas léger sur les décombres glissants de La Carrière. Les rôdeurs ne sont pas loin, je le sens dans le silence qui pèse. Elle serre ses poignards, moi le lance-pierres. Nos regards se croisent, courts, électriques. Pas besoin de paroles. On sait.

On devait poser un piège, là, dans l’ancienne usine. Trous camouflés, fil de fer tranchant, déclencheurs à bascule. J’ai creusé, elle a tendu le fil. On travaille en silence, presque en rythme. Une mécanique fragile, parfaite. Une goutte de sueur coule dans mon cou, le vent froid la sèche. La lumière est sale, filtrée par les nuages bas.

Puis, un craquement. Trop tard. J’ai vu le piège s’activer, mais pas sur eux. Sur moi. Le métal s’est refermé sur ma jambe. La douleur explose, brutale. Mira est là en une seconde, ses yeux sombres cherchant la menace. Aucun rôdeur. Juste moi, piégé et stupide.

« T’es con. » Sa voix est basse, un souffle coupé. Pas de colère. Juste la dureté d’une vérité que j’avais refusé de voir.

Je serre les dents. Elle s’agenouille, sort un couteau multifonction. Le métal qui grince, la chair qui se déchire. Je ferme les yeux, les images remontent.

Lucas, paniqué, courant dans le jardin. Emily criant son nom. Les rôdeurs surgissent, leurs mains déchiquetant tout. Je reste figé, incapable de bouger. J’ai compris trop tard. Trop tard pour eux. Trop tard pour moi.

Le piège est levé, la douleur sourde. Je me relève, en boitant. Mira ne dit rien, elle range ses poignards. Le silence est lourd, mais ce n’est pas la première fois.

On reprend la route, la forêt dense de La Carrière nous enveloppe. L’humidité colle, les feuilles mortes craquent sous nos pas. On évite une embuscade tendue par les Corbeaux. Leur présence est une ombre constante, un poids sur nos épaules.

« Cette fois, c’était proche. » Je murmure.

Elle me regarde, un instant. « Trop proche. »

Pas plus. Pas besoin. On sait que demain, ce sera pire. On avance en évitant les regards, en tendant l’oreille. Le moindre son peut être la fin.

Plus tard, au bord d’un vieux quai, le vent mordant chasse les nuages. Mira allume un feu de fortune. La flamme crépite, éclaire ses traits fatigués. J’ouvre mon carnet, griffonne quelques mots, des dessins d’oiseaux, d’herbes.

Elle s’assoit près de moi, silencieuse. Je sens son regard, lourd, presque tendre. Elle pose une main sur mon bras, un geste bref, volé à la nuit. Je ne dis rien. Je ne peux pas.

Le jour décline. La pluie revient, froide. On se lève, prêts à repartir.

« Tu penses encore à eux. » Elle dit enfin, sa voix cassée.

Je serre le pendentif sous ma chemise. « Toujours. »

Elle hoche la tête, comprend sans juger.

Je sais que je ne peux pas rester ici. La Carrière me retient, mais elle est aussi une prison. Mira est une énigme, une ombre dans ma vie brisée. Entre nous, des silences lourds, des non-dits qui brûlent. On se sauve la vie, on se blesse aussi. Peut-être qu’au fond, on s’attache. Peut-être que c’est la seule chose qui nous reste.

Je regarde le ciel, gris, sans promesses. J’ai compris trop tard. Trop tard pour certaines choses. Mais peut-être pas pour toutes.

Demain, on repartira. Toujours.

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