Je longe le quai, chaque planche craque sous mes bottes. L’air porte la puanteur de la mer morte et de fer rouillé. Les Corbeaux sont là, j’en suis sûr. Leurs traces fraîches : pas lourds, rapides, trop nombreux pour être ignorés. L’odeur de poudre est faible, récente — ils ont tiré, pas loin.
Je me glisse entre les conteneurs renversés, dos au vent, muscles tendus. J’ai tendu un filet suspendu entre deux poutres rouillées, déclencheur à bascule. Un piège basique, mais suffisant pour ralentir un éclaireur. Pas le temps de vérifier s’il est intact, j’avance. L’ombre bouge, cinq, six silhouettes. Grim doit être en tête, j’en reconnais le pas.
Le silence est lourd, seulement troublé par les vagues et le cliquetis d’un grappin. Je serre le lance-pierres, le cœur bat, l’air semble plus dense. Une odeur de chair brûlée — une bombe artisanale a déjà explosé plus loin, leur méthode habituelle.
Je recule, glisse vers un trou camouflé que j’ai creusé hier — un piège pour les imprudents. Personne ne tombe dedans. Pas encore.
Une voix rauque, un ordre bref, des rires secs. Mira aurait haussé un sourcil, elle aurait détesté cette arrogance.
« Lucas… ne cours pas, reste près de moi… »
Les grognements, la panique, la morsure. Je ne peux rien faire. Trop lent. Trop tard.
Je secoue la tête. Pas le moment.
La jetée s’étire, le bois craque trop souvent. Je me fige, un souffle court dans mon cou. Une silhouette s’éloigne à la lisière du port. Un éclaireur ? Un piège ? Je ne sais pas.
Le vent emporte un sifflet. Je me fige. Une diversion. Le piège à feu que j’ai préparé hier n’a pas pris. Le vent tourne, la fumée est faible. Je dois bouger.
Je recule, lentement. Le filet est intact. Un petit succès.
Je laisse derrière moi la jetée, ses ombres, ses Corbeaux. Leur rire résonne encore dans ma tête, cruel et froid.
Je me demande si j’ai été vu. Si Grim sait que je suis là. Si cette nuit, encore une fois, je vais perdre.
Le froid me mord les doigts. Le pendentif contre ma peau est froid lui aussi. Ils sont loin, mais le poids ne me quitte pas.
Le piège n’a pas fait tomber leur chef. Je n’ai qu’une chose à faire : attendre. Observer. Survivre.
Un pas de plus et je disparais dans les ténèbres de la Côte Brisée.
Silence. Menace. Ombres.