J’aurais dû lui dire

Le vent mord la peau. La lumière est sale, un gris crasseux qui s’infiltre partout. On avance dans La Carrière, entre les ruines, le métal rouillé et la poussière qui colle à la gorge. Derrière moi, le bruit léger des bottes de Mira. Silencieuse. Toujours.

On a posé un piège dans un vieux hangar, un trou camouflé sous des planches branlantes. Un piège simple, mais efficace. Ça doit tenir. Elle m’a regardé, une fraction de seconde, les yeux sombres. Pas un mot. Je sais qu’elle approuve.

La tension est là, constante. Elle me pousse. Moi, je la retiens. Parfois. Parfois, je la laisse partir.

On a failli tomber dans une embuscade hier, des Corbeaux. J’ai senti l’odeur âcre du sang frais, le métal froid de leur lame. Mira a dégainé ses poignards, rapide, précis. J’ai tiré une fléchette empoisonnée. Silence. Mort.

« Tu bouges trop lentement. »

Sa voix, rare, sèche. Elle a raison.

On ne parle pas souvent. Les phrases sont courtes, tranchantes comme ses lames. Un échange suffit pour faire basculer la journée. Une parole lâchée au mauvais moment, et c’est le chaos.

Ce matin, on s’est engueulés pour une broutille. Une mauvaise direction quand on traversait la forêt humide. On s’est regardés, le visage dur, la rancune dans le souffle. Puis le silence est tombé, lourd comme un poids.

Les rares moments où elle tend la main, je la prends. Sans un mot. Sans savoir pourquoi.

On s’est perdus dans les Hauts-Froids, la neige qui pique, le vent qui hurle. J’ai cru qu’elle allait partir, me laisser seul dans ce désert blanc. Mais elle est restée. Juste là.

« Reste près de moi. »

Ce n’est pas une demande. C’est un ordre.

La nuit, on fait le guet ensemble. Le feu est maigre, le silence épais. J’entends son souffle, régulier, et je serre le pendentif contre ma poitrine.

J’aurais dû lui dire. Dire que je ne suis plus seul. Que malgré tout, malgré la peur, malgré les fantômes, elle compte. Que sa présence est un fil fragile qui me retient à ce monde.

Mais je me tais. Toujours. Parce que les mots sont des armes qu’on ne peut pas désarmer une fois lancées. Parce que la solitude est un refuge aussi dangereux que le silence.

Demain, peut-être. Ou pas.

Le piège attend. La Carrière aussi. Et les Ombres, toujours.

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