La Carrière s’étire devant moi, un cauchemar de béton fissuré et de métal rouillé. Le soleil tape fort, sec et cruel. J’ai le cuir collé à la peau, chaque pas soulève un nuage de poussière fine, cette poussière qui s’infiltre partout, comme les souvenirs que j’ai voulu enterrer. Elle me gratte la gorge, m’étouffe un peu.
Je longe les rails abandonnés. Des troncs morts, des herbes folles, et ce silence pesant, seulement troublé par le crissement lointain d’un corbeau. J’ai posé un piège à mâchoires hier, près d’un ancien entrepôt. Je vais vérifier. L’odeur de rouille et de moisissure me saute aux narines. Le piège est intact, mais la branche déclencheuse est cassée, sans doute par un rôdeur maladroit ou un chien errant. Foutu hasard.
Je contourne le bâtiment par le toit, sautant d’une dalle branlante à l’autre, le vertige me serre la gorge. Le vent transporte une odeur âcre, mélange de feu de bois et de cadavres. Je tends l’oreille. Un souffle rauque, un pas étouffé. Je me plaque contre un mur, le cœur battant. Rien. Juste le vent qui joue avec les débris.
Les traces sont fraîches. Des empreintes humaines. Petites. Un gamin, peut-être. Ou un piège. Je le suis doucement, évitant les flaques d’eau stagnante où flotte une pellicule huileuse. La forêt grignote la Carrière, ses branches s’enfoncent dans les fissures, serpentent entre les ruines. Chaque pas est une lutte.
Je débouche sur une clairière où des débris sont éparpillés : un vieux sac troué, un jouet cassé, une photo délavée. L’odeur de sang séché flotte encore. Je m’agenouille, la poussière s’infiltre sous mes ongles. J’ignore à qui ça appartenait. Une victime de plus. Le silence m’écrase.
Un frisson me traverse. La peur, ou la colère ? Peu importe. Une pensée me frappe : Je n’ai pas su les protéger. Pas eux. Pas Emily. Pas Lucas. La rage serre ma poitrine. Je serre le pendentif contre ma peau.
Je reprends la piste. Elle s’éloigne vers les égouts. J’hésite. L’air y est lourd, saturé d’une odeur fétide, presque insupportable. Mais c’est le seul chemin. Je rampe, glissant sur la boue et les déjections. Quelque chose bouge dans l’ombre. Une silhouette. Une ombre.
Je tends la main vers mon lance-pierres modifié. Prêt. Le souffle court. La silhouette s’arrête, muette, puis disparaît dans un tunnel latéral. Un gamin. Ou un traqueur. Un ennemi. Un fantôme.
Je reste là, figé, écoutant. Un cri aigu, lointain, se perd dans le vacarme sourd des ruines. Le doute me ronge. Est-ce un appel ? Un piège ? Ou simplement le vent qui se joue de moi ?
Je griffonne dans mon carnet, les mots brûlent sur la page :
Ils aiment à traîner ici. Les ombres. Les souvenirs. Moi aussi.
Je relève les yeux. Le souffle s’est figé.
Quelque chose a changé.
Un silence trop lourd.
Un bruit, là-bas, dans l’obscurité.