Le vent mord la peau. L’air est sale, lourd d’odeurs acides, de rouille et de mort. On avance dans les ruines de l’ancienne aciérie, sillonnant la Carrière. Mira marche devant, silencieuse, ses poignards frappant doucement contre sa cuisse. Je suis juste derrière, le lance-pierres prêt, l’œil aux aguets.
On tend le piège à mâchoires près d’un couloir étroit, entre deux murs effondrés. Branchages, feuilles mortes, tout est camouflé. J’ai vérifié trois fois. Mira hoche la tête sans un mot. Son regard, dur, calculateur, balaie l’horizon. Elle sent le danger. Moi, je sens l’échec rôder.
On attend. Rien. Pas un bruit. Pas une ombre. Le piège ne claque pas.
Je serre les dents. C’est la deuxième fois cette semaine. L’ombre des rôdeurs, les traces humaines… tout nous file entre les doigts.
Elle s’accroupit à côté de moi, dégage une mèche de cheveux trempés de sueur. Je capte l’odeur âcre de sa peau, le mélange de sueur et de tabac froid. Elle ne dit rien. Juste un regard.
— On bouge, murmure-t-elle enfin.
Je relève la tête. Son ton est sec, sans appel.
On avance, toujours plus loin dans le dédale de béton et de fer tordu. Le sol craque sous nos pas, échos étouffés. Le ciel est gris, lumière sale qui filtre à travers les nuages lourds.
On croise un passage étroit, un ancien tunnel de service. L’humidité suinte, la mousse glisse sous mes bottes. Une odeur de moisi et de métal chaud. J’entends son souffle court. Elle suit sans hésiter.
Un bruit de cliquetis derrière. Un piège à bascule s’est déclenché, lâchant une branche lourde. Je m’écarte juste à temps, pousse un grognement. Elle esquisse un sourire rare, presque un éclat.
On s’arrête. L’espace est étroit. Je tends la main. Elle hésite un instant, puis la saisit. Un contact bref, presque volé. Puis elle se redresse, regarde au loin.
— Faut pas traîner ici, dit-elle.
Je hoche la tête. Pas besoin d’en dire plus. On repart. La tension est là, palpable, comme une corde tendue prêt à céder.
On franchit un tas de gravats. Je glisse, me rattrape de justesse. Elle rit, un son rauque. Ça me surprend. Mais c’est vite étouffé.
On parle peu. Nos silences s’entrelacent, lourds de non-dits. Elle connaît mes démons. Je devine les siens. On s’appuie l’un sur l’autre, fragile équilibre.
Un peu plus loin, la forêt reprend ses droits. Le vent s’engouffre entre les troncs, emportant des feuilles mortes. L’odeur de terre mouillée, de bois brûlé. Je tends l’oreille. Des pas. Pas des rôdeurs. Des humains.
Mira serre les poings. Je dégaine le couteau. Elle sort ses poignards, luit d’un éclat froid.
— On contourne, souffle-t-elle.
Je lui fais confiance. On parvient à un passage secret, une faille entre deux rochers, presque invisible. On s’y glisse, haletants, le cœur battant.
On s’arrête. Le silence est lourd, presque insoutenable. Je croise son regard, cherche une force qu’elle ne cache plus.
— On tient le coup. On doit, dis-je.
Elle me fixe, longuement. Puis, enfin, un mot, rare, comme un baume :
— Ensemble.
Je serre les dents. Le piège n’a pas claqué, mais on est toujours là. Juste là. Dans cette foutue Carrière. Prêts à tout.
Je revois Emily, son sourire dans la lumière douce du matin.
Lucas qui court, insouciant, dans l’herbe haute.
Le cri sourd des rôdeurs qui brisent tout.
Et moi, immobile, impuissant.
Le poids de ces souvenirs presse ma poitrine. Mais Mira est là. Silencieuse, indomptable.
On repart dans l’ombre. Le piège n’a pas claqué, mais la bataille continue.