Je marche sur les rails rouillés, chaque pas résonne sourdement dans le silence lourd de La Carrière. La rouille mord la peau, l’air est chargé d’une odeur de métal chauffé et de terre humide. La pluie s’est arrêtée, mais le sol reste glissant, marécageux. Le vent joue avec les feuilles mortes qui craquent sous mes bottes.
Je capte un bruit, faible, presque imperceptible : un craquement de branche, puis un souffle étouffé. Je m’arrête, le regard scrute les ruines à moitié englouties par la végétation sauvage. Des murs branlants, des fenêtres sans verre, des ombres mouvantes derrière les arbres. Je suis seul, pourtant quelque chose ne colle pas.
Sur le sol, une nouvelle trace. Des pas frais, humains. Trop gros pour un gamin, trop légers pour un rôdeur. J’ai déjà vu ce genre de pas. Je les suis, silencieux, glissant entre les carcasses de voitures abandonnées et les poutres fendues. Mon cœur s’accélère. Pas d’odeur de feu, pas de voix, juste cette trace qui s’efface au fur et à mesure.
Je déambule dans un ancien entrepôt. L’air est moisi, chargé de poussière et d’un relent métallique. Mes doigts effleurent les murs froids, je repère les fissures, les passages possibles, les pièges éventuels. J’en pose un : un fil de fer tendu à hauteur de cou, camouflé avec des branches sèches. Simple, efficace.
Je vérifie le piège à mâchoires à l’entrée. Rien n’a bougé. Pas d’animaux, pas d’humains. Trop calme.
Je m’arrête, écoute. Un sifflement lointain, puis plus rien. Le vent s’engouffre dans un tunnel. Je me glisse à l’intérieur, la lumière faiblit, mes sens aiguisés dans l’obscurité.
Je revois Emily, son sourire qui s’efface. Lucas qui court, puis ce cri. Le silence après. Je serre le pendentif contre ma peau.
Mes doigts tremblent. Je chasse cette vision. Pas le moment.
Je continue, les pas reprennent. Plus proches, plus nombreux. Pas humains, pas rôdeurs. Quelque chose d’autre. Une présence. Je m’arrête net.
Un souffle court dans mon dos. Je me retourne vivement. Rien.
Sur le sol, un carnet, à moitié déchiré. L’écriture est nerveuse, inconnue. Des mots griffonnés, des symboles que je ne reconnais pas. Je le prends, il est lourd de secrets.
Un cri strident déchire le silence, suivi d’un bruit de course précipitée.
Je suis figé. Qui fuit ? Qui me suit ?
La nuit tombe, la Carrière s’enfonce dans l’ombre.
Je ne suis plus sûr de rien.
Les pas reprennent, proches, très proches.