Journal de Dalrik
12 mars 2047
Je me réveille au bord de la Carrière, juste avant l’aube. Le vent mord la peau, glacé, chargé d’odeur de métal rouillé et de terre humide. Ça sent la mort partout ici. Je me redresse, les muscles raides, une douleur sourde au flanc gauche, souvenir d’hier. Les ruines devant moi sont gigantesques, vestiges d’une industrie morte, piques de béton brisé et tôles tordues, envahies par la végétation. Les ronces ont repris leurs droits, griffant tout sur leur passage.
Je marche en silence, chaque pas soulève des feuilles mortes craquantes, des bouts de verre, et parfois des traces fraîches dans la boue — empreintes de bottes, peut-être récentes. J’écoute. Un souffle, un craquement lointain, un glissement de pierre. Le silence est trompeur, il cache des dangers.
Je pose mon premier piège près d’une vieille porte métallique, entrouverte. Un fil de fer tendu, presque invisible, fixé à une branche morte suspendue au-dessus d’un tas de débris. Le mécanisme est simple : dès que quelqu’un ou quelque chose déplace le fil, la branche tombe lourdement, avec un bruit sourd, prêt à assommer ou au moins à avertir. Je tends la corde, la tension est parfaite, je sens la rigidité sous mes doigts. Chaque détail compte ici.
Plus loin, je débusque un groupe de rôdeurs. Leurs grognements rauques, mélangés à l’odeur putride, me glacent le sang. Je me cache derrière un mur effondré, le souffle court. Je les observe, leur peau décomposée, leurs gestes maladroits. Ils cherchent eux aussi, la faim comme unique moteur. Je serre mon couteau. Pas d’erreur possible.
Un craquement sec me fait sursauter. Une silhouette humaine, furtive, se glisse entre les décombres. “Toi, t’es qui ?” Je sors lentement, mains levées pour ne pas paraître une menace. C’est Mara, une vieille alliée. Méfiance dans ses yeux. “T’as pas changé. Toujours là à jouer avec le feu.”
Un silence pesant s’installe alors que je scrute le visage marqué de Mara. Les souvenirs de nos anciennes aventures refont surface, des instants où nous avons affronté le danger ensemble. Le passé semble peser sur ses épaules, tout comme sur les ruines qui nous entourent. Je me rappelle des jours sombres décrits dans Le cri du silence, où chaque décision pouvait être fatale. Mara a toujours eu ce don de déceler les bruits que d’autres ignoraient, une qualité précieuse en ces temps incertains.
Alors qu’elle reste sur ses gardes, je me demande si elle se souvient de la main du destin qui nous a unis, comme évoqué dans La main du silence. Ce lien, bien qu’ébranlé par les épreuves, pourrait peut-être se renforcer à nouveau. “Je vis, Mara. Pas toi ?” Je lui lance un regard qui en dit long, espérant qu’elle comprenne que, malgré les ombres, il reste encore une lueur d’espoir. Peut-être est-il temps de raviver notre alliance ?
“Je vis, Mara. Pas toi ?”
Elle hoche la tête, sans sourire. On échange quelques mots, rapides, sur les pièges, les dangers, la survie. Puis elle disparaît dans l’ombre, aussi vite qu’elle est venue.
Je m’installe pour la pause, adossé à un mur couvert de mousse. Je repense à eux, ma famille, ceux que j’ai perdus dans la chute. Leurs visages me hantent. Parfois, j’entends encore la voix de ma fille rire dans le vent. Mais ici, dans cette carcasse d’acier et de mort, ce ne sont que des murmures. Je serre les dents. La solitude, c’est mon compagnon le plus fidèle.
Je me remémore un flashback brutal : la dernière nuit avant la chute. Le feu, les cris, la fuite. J’avais promis de revenir, de les protéger. Ce serment me brûle la gorge, chaque jour un poids plus lourd.
Le soir tombe vite. Le froid s’intensifie, chaque souffle forme un nuage blanc. Je tends un dernier piège, plus complexe celui-là : une cage artisanale montée sur ressorts, déclenchée par un capteur de tension. Le claquement métallique résonne dans l’air. Silence. Puis… un cliquetis. Le piège se déclenche. Mais il n’y a rien. Pas de proie, pas d’ennemi. Juste le vide.
Je reste immobile, le cœur battant. Quelque chose m’observe. Une silhouette indistincte glisse derrière les ruines, trop rapide pour que je lise ses intentions. Le souffle des âmes hante la Carrière ce soir. Je sens que demain ne sera pas comme les autres.
Je referme mon carnet, prêt à affronter l’obscurité. Le doute me ronge. Qui est là ? Ami ? Ennemi ? Ou simplement un autre fantôme perdu dans cette carcasse de monde ?
Dalrik