Une fumée au loin

Je me réveille avec le goût amer de la rouille dans la bouche. La Carrière m’attend, vaste étendue de béton fissuré, de carcasses d’usines effondrées, envahies par une végétation sauvage qui grappille chaque centimètre libre. L’air est lourd, chargé d’une odeur âcre, mélange de métal corrodé et de terre humide, gorgée de pluie ancienne. Le vent souffle, portant des craquements secs, des branches qui se brisent sous un poids invisible.

J’avance à pas lents, les semelles crissent sur le gravier mêlé de poussière et de feuilles mortes. Les ruines s’étendent autour, géants décharnés, leurs murs pelés comme des cadavres oubliés. La lumière filtre à travers des fenêtres brisées, dessinant des ombres mouvantes. Des racines s’accrochent aux murs, griffant, cherchant à les dévorer.

Je repère des traces au sol. Petits pas, pas plus grands qu’un enfant. Fraîches. La tension monte. Je m’accroupis, le nez presque au sol, humant cette odeur de putréfaction mêlée à la fumée lointaine, ce parfum âcre qui pique les yeux. Quelqu’un est passé ici tout récemment. Ou quelque chose.

Je pose mes pièges, un à un. Des fils de pêche tendus entre deux tôles rouillées, presque invisibles, prêts à déclencher un claquement sourd. Le premier piège, un système simple : une branche morte, lourde, équilibrée sur un support fragile. Au moindre contact, elle tombera, frappant ce qui s’aventure. Le bois craque sous la tension, tendu comme un arc. Je sens l’humidité sur ma peau, le froid mordant s’infiltrant sous ma veste.

Un bruit au loin. Un râle étouffé. Je me fige. Un rôdeur. Ses pas sont lourds, traînants. Je me glisse dans l’ombre d’un mur, le cœur battant, et je l’observe. Il titube, son odeur de chair morte me brûle les narines. Il ne m’a pas vu. Pas encore. Je serre le manche de mon couteau, prêt à frapper.

Puis des voix. Trois silhouettes humaines émergent, silhouettes frêles mais décidées. Je tends l’oreille, méfiant. “T’as vu la fumée ?” murmure l’un. “Oui, au nord-est, vers la vieille centrale.” Un allié potentiel ? Ou un ennemi ? Je reste tapi, invisible.

La tension monte alors que ces silhouettes se rapprochent. Chaque murmure résonne comme un écho lointain des souvenirs d’une vie d’avant. Quand la fumée s’élève, elle rappelle non seulement le chaos extérieur, mais aussi les petites joies disparues. Les pensées se bousculent : qui sont-ils vraiment ? Des alliés potentiels ? Peut-être des individus cherchant à reconstruire ce qui a été perdu, comme dans Une main tendue, où l’espoir d’un lien humain émerge au milieu des ténèbres.

Le cœur lourd, la solitude s’impose à nouveau. Les visages familiers, désormais figés dans un passé révolu, hantent les rêves. La mélodie des rires résonne comme une promesse brisée, et chaque matin, le goût de cendres rappelle le prix de cette existence. Dans cette lutte pour retrouver une connexion, l’ombre de l’incertitude plane toujours. Mais l’espoir subsiste, comme une lueur fragile dans la nuit. Peut-être que ces nouvelles rencontres pourraient offrir une chance de renaissance.

Je repense à ma famille, à leur visage souriant avant que tout bascule. La douleur sourde au creux de ma poitrine. Cette solitude qui ronge, qui m’enferme. Parfois, je rêve encore de leur chaleur, de leurs rires. Ce matin, ce rêve m’a laissé un goût amer, un goût de cendres.

La fatigue pèse. Mes jambes protestent, mes doigts sont engourdis. Je m’assois, le dos contre un mur couvert de lierre. Le silence se fait, seulement troublé par le souffle du vent et le craquement lointain d’une porte métallique.

Soudain, un bruit sec. Un piège déclenché. Mon cœur s’emballe. Je me redresse, scrutant l’obscurité. Rien. Pas de cible, pas de silhouette. Juste un silence oppressant qui s’étire, lourd de menace.

Puis, dans un coin de mon esprit, une image floue, un flash. Moi, enfant, courant dans un champ baigné de soleil. Une promesse faite, un secret à garder. Ce secret qui me pousse encore à survivre, à avancer dans ce monde mort.

Je me relève. La fumée au loin gagne en intensité. Je dois choisir : avancer vers elle, ou rester caché. La nuit tombe. Je n’ai pas le droit à l’erreur.

Je marche à nouveau, le pas lourd, l’ombre derrière moi.

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