Le vent porte les cris des anciens mondes

Le sol craque sous mes pas, la poussière s’élève en nuages gris. La Carrière, ce désert de ferraille et de béton rongé, s’étend devant moi, un tombeau oublié. Les murs branlants suintent la rouille, l’air est lourd de métal mort et de terre humide. Les plantes ont repris leurs droits, griffant les fissures, s’insinuant partout, vertes et voraces. Un souffle froid me mord la nuque, le vent emporte des gémissements lointains, souvenirs d’un monde qui s’efface.

Je glisse entre les carcasses tordues, chaque pas calculé. Des traces fraîches au sol trahissent la présence d’ombres. Pas de bruit, mais l’odeur âcre de putréfaction flotte, piquante. Je tends l’oreille. Craquement sec derrière un pan de mur. Je retiens mon souffle. Rien. Rien que le vent et ses murmures.

Je pose le piège dans l’ombre d’une vieille machine. Un fil de fer fin, tendu comme un nerf, s’accroche à une branche morte. Le poids est juste assez lourd pour faire basculer la cage. Un claquement sourd résonne dans ma tête quand je serre le ressort. L’instant est suspendu, chaque vibration dans la corde me parle de vies suspendues.

Un bruit de pas. Une silhouette se dessine, hésitante. Un homme. Pas d’armes visibles, mais le regard est dur, méfiant.

— T’es seul ?

— Comme toujours.

Il hoche la tête, s’éloigne sans un mot. La solitude nous lie autant qu’elle nous tue.

Un grognement traîne derrière un mur. Une ombre s’approche, lente, vacillante. Je serre le manche de mon couteau, prêt. Elle s’arrête, renifle l’air. Je retiens ma respiration. Elle bifurque, disparaît.

Le poids de la fatigue pèse sur mes épaules, sourde comme une douleur. Je pense à eux, à ce qu’on a perdu.

Dans cette obscurité oppressante, les souvenirs s’entremêlent, formant un tableau tragique. Chaque visage aimé, chaque éclat de rire, se dessine dans un passé révolu, comme une étoile filante qui traverse le ciel, laissant derrière elle une traînée de mélancolie. La nuit rappelle ces instants volés, évoquant la nuit où les étoiles se sont éteintes, un événement qui a marqué une génération de manière indélébile. Dans ce vide béant, la douleur de l’absence se fait écho, résonnant avec la perte de tant d’autres, comme un chant funèbre pour un monde abandonné.

Le poids de cette solitude est palpable, et les souvenirs se superposent à la réalité dévastatrice. En contemplant le visage de ma fille, éclat de lumière dans cette nuit sans fin, il est difficile de ne pas se demander combien d’autres âmes ont disparu, emportées par l’ombre. Chaque rire étouffé est un rappel cruel de la fragilité de l’existence, une résonance qui fait écho dans l’esprit, semblable à l’écho lointain d’un monde abandonné. Ces pensées, bien que douloureuses, nourrissent la volonté de se battre, de faire briller à nouveau cette lumière.

Le visage de ma fille, éclat de lumière dans ce monde pourri. Son rire, maintenant silence. Combien d’autres ont disparu dans cette nuit sans fin ?

Je grimpe sur un tas de décombres, le vent fouette mon visage. L’horizon s’étire, désert et menaçant. Je sens la morsure du froid, le sel de la sueur sur ma peau. Un craquement brutal sur la droite. Une embuscade.

Je me jette à terre. Une flèche siffle, plantée dans une poutre derrière moi. Un éclat de regard, hostile, puis le vide.

Je remonte, le souffle court. La peur colle à ma peau, mais la rage aussi. Je serre les dents.

Pourquoi continuer ? Pour qui ?

Le soir tombe, la nuit avale le peu de lumière. Je rallume un feu, la fumée pique mes yeux. Le vent porte des cris lointains, plus proches cette fois. Des voix ou des ombres ? Je ne sais plus. Un bruit de pas s’approche, furtif. J’attrape mon arme. Quelqu’un ou quelque chose est là, juste au bord de mon campement.

Le silence se tend. Puis, un souffle rauque. Quelque chose se glisse dans l’ombre. Je devrais fuir. Mais je reste figé, le cœur battant.

Le vent porte les cris des anciens mondes. Et moi, je suis là, entre leurs souvenirs et ma survie.

Je ne sais pas ce qui vient. Mais je le sentirai.

Le piège est prêt. Le vent aussi.

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