Rendez-vous avec le passé

23 avril 2024

Je rentre dans La Carrière à l’aube. L’air est froid, mordant, saturé d’odeurs de métal rouillé et de végétation morte. Le sol craque sous mes bottes, recouvert de gravats et de pierres fissurées. Des racines épaisses percent le béton, tordues comme des serpents figés. Le vent pousse un souffle rauque entre les carcasses de machines, ou ce qu’il en reste. Parfois un craquement sec, comme un os qui se brise, me fait sursauter.

Les ruines s’étalent devant moi, pêle-mêle : murs écroulés, poutres tordues, fenêtres sans vitre. La végétation a repris ses droits, des ronces s’accrochent aux tôles, des lianes pendent, prêtes à attraper une main trop imprudente. Je pose le pied avec soin. Chaque pas peut réveiller un piège oublié, une planche branlante ou un nid de frelons. La terre humide exhale une odeur âcre, mélange de putréfaction et de fer.

Je marque un arrêt près d’un vieux hangar. Le sol est couvert de traces récentes : empreintes de bottes, griffures, traces de pneus. Quelqu’un est passé ici, récemment. Je tends l’oreille, capte au loin un murmure, ou le vent ? Difficile à dire. De toute façon, ici, chaque bruit est suspect. Chaque souffle peut cacher un rôdeur tapi dans l’ombre.

Je déploie mes pièges. Un fil de fer tendu, presque invisible au ras du sol. La tension est parfaite, juste assez pour déclencher un claquement sourd avec le moindre contact. Je fixe une branche morte, lourde, suspendue comme une guillotine prête à tomber. La cordelette qui la retient craque doucement sous mes doigts. Je visualise déjà le choc, le fracas, la surprise. Chaque piège est une promesse de survie, une danse avec la mort.

Au détour d’un mur effondré, j’aperçois une silhouette. Un autre homme. L’ombre s’immobilise, tendue. On se jauge, silencieux.

— Tu… t’es qui ?

— Dalrik. Toi ?

La tension entre Dalrik et moi est palpable, comme une toile d’araignée fragile prête à se déchirer. Les mots semblent s’évanouir dans l’air lourd de méfiance. Qui est réellement Dalrik ? Cela me rappelle les histoires racontées dans Le poids des souvenirs, où chaque rencontre peut laisser des marques indélébiles. Je scrute son visage, cherchant un indice qui pourrait m’éclairer sur ses intentions. Mais rien. Les ombres s’étendent autour de nous, et la promesse d’un danger imminent me pousse à reculer.

Dans ce camp, l’atmosphère est oppressante. La méfiance règne, comme dans Ombres au camp, où les alliances se forment et se déforment au gré des intérêts. Je me demande si la solitude est la seule option. Peut-être que dans cet univers d’incertitudes, chaque pas compte. Je ne peux m’empêcher de réfléchir à ce qui m’attend au détour de ce chemin obscur. La nuit, avec ses secrets, est encore jeune. Je dois rester vigilant.

Il baisse les yeux, méfiant. Pas de réponse. Juste un grognement. Pas d’alliés ici, juste des ombres. Je recule, sans un mot.

Plus tard, un râle étouffé attire mon attention. Un rôdeur, affaibli, boitillant entre les décombres. Je l’observe, le souffle court. Il sent la mort à plein nez, putréfaction et sel. Il ne me voit pas. Je me fige. Le moindre bruit pourrait être fatal. Je choisis la fuite.

Je m’assieds un instant, le dos contre un vieux mur. La douleur sourde à ma jambe me rappelle la dernière fois, ce combat qui m’a presque brisé. Ces souvenirs me submergent. Ma femme, mes enfants, perdus dans ce chaos. Leur visage flou, leur voix étouffée. Ici, dans cette carcasse de ville morte, je suis seul. Avec mes fantômes, mes regrets, et cette foutue rage qui me pousse encore à avancer.

Un flash me traverse la tête : la dernière nuit chez moi. Le feu, les cris, les larmes. La décision brutale de tout quitter. Je serre les poings. Ce passé me rattrape toujours.

Le soleil décline, la lumière se fait rare. Je reprends la route, chaque pas est une lutte contre la fatigue pesante, le froid qui s’infiltre sous ma veste. L’odeur de fumée flotte au loin. Quelqu’un a allumé un feu. Un signe de vie ou un piège ?

Soudain, un bruit. Un claquement net. Mon piège. Le fil a cédé. Mais rien ne bouge. Pas de silhouette, pas de cri. Juste le silence qui tombe, lourd. Un doute m’habite. Quelqu’un m’observe, ou alors je deviens fou.

Je me redresse, le cœur battant. Un rendez-vous avec le passé, oui. Mais aussi avec quelque chose d’autre. Quelque chose que je ne peux pas encore nommer.

Je reste là, figé, prêt à tirer, tandis que l’ombre d’une silhouette indistincte se dessine dans la pénombre.

Et la nuit tombe.

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