Dalrik — Journal, jour 327 dans La Carrière
Le vent racle les façades rouillées. La poussière danse dans les faisceaux de lumière blafarde. Je marche lentement, chaque pas un craquement, chaque craquement un risque. Le sol est une mosaïque d’ardoises brisées, de gravats et de poussière grasse, piétinée par des ombres que je ne veux pas revoir.
Les ruines s’étendent, carcasses d’usines oubliées, leurs murs crevés par le temps et la colère des éléments. La végétation a repris ses droits : lierre épais, ronces, et feuilles mortes qui crissent sous mes bottes. Une odeur âcre de métal rouillé mêlée à celle, plus sourde, de végétation morte flotte dans l’air humide. Parfois, un souffle lointain, un râle rauque, m’arrête net. Ombres ou humains ? Je ne peux jamais en être sûr.
Je m’arrête près d’un ancien portail effondré. Là, je pose un piège. Une branche lourde, affûtée, suspendue par un fil de fer tendu à fleur de sol. La tension est parfaite. Trop lâche, il ne mordrait pas. Trop serré, il se déclencherait au moindre souffle. Un clic sourd, discret, retentit quand je règle le mécanisme. Le poids, la friction du bois contre le métal, la lente montée d’adrénaline en attendant la proie… tout est calculé. Je glisse un caillou sous un morceau de tôle rouillée — appât fragile, mais efficace.
Plus loin, une silhouette glisse entre les ombres. Un humain. Un allié ? Un ennemi ? Le regard est dur, méfiant. Pas de mots, juste un signe de tête sec. On sait tous que la survie est une négociation silencieuse ici. Puis, un bruit sourd derrière moi. Une ombre. Un râle. Je me fige, le couteau en main. Il est là, proche, mais pas assez. Il recule. Je retiens mon souffle, le cœur tambourine. Les ombres sont partout, mais la peur ne doit jamais m’aveugler.
Je me rappelle soudain ce jour — il y a longtemps — quand j’ai perdu ma famille. Le feu, les cris, la fumée noire qui dévorait tout. Leur visage flottait dans l’obscurité, éclats d’âmes brisées que je porte encore en moi. Pourquoi continuer ? Pour eux, sans doute. Ou juste par habitude. La solitude pèse, mais elle est ma seule compagne fidèle.
La fatigue me rattrape. Le froid mord mes os. J’entends le craquement d’une branche. Un bruissement. Quelque chose s’approche, mais cette fois, ce n’est pas une ombre. Une voix rauque, basse, presque un murmure : « Dalrik… tu n’es plus seul. » Je tourne brusquement, prêt à frapper, mais il n’y a rien. Juste le vent qui joue avec les feuilles mortes.
Flashback brutal. Un combat. Une lutte à mort dans un couloir étroit, entre métal et béton. Le choc des armes, le goût du sang dans ma bouche, la douleur vive dans mon épaule. Une silhouette masquée, un secret dévoilé dans un souffle : « Tu ne comprends pas ce que tu cherches ici. » Puis le noir.
Je reviens au présent, haletant. Le piège est intact, mais la sensation d’être observé s’épaissit. L’éclat des âmes n’est pas toujours une lumière — parfois, c’est une ombre qui vous suit, silencieuse, prête à frapper.
Et ce soir, dans La Carrière, quelque chose attend.
Je ne sais pas encore quoi. Mais je le sentirai avant qu’il ne soit trop tard.