Un cri dans l’eau

Vent froid. L’air sent la rouille et la vase. On avance dans les marécages de l’Île aux Os. Sol glissant, branchages qui craquent sous nos bottes. Une lumière sale filtre à travers les nuages épais. L’eau stagnante reflète nos silhouettes floues.

Mira est là, à côté. Silencieuse. Toujours. Son manteau noir effleure les roseaux. Ses poignards brillent faiblement, prêts. Nos regards se croisent, fugaces, lourds de mots qu’on ne dit pas. Elle hoche à peine la tête. Je fais pareil. Pas besoin de plus.

On pose le piège près du vieux quai en bois. Un trou camouflé, couvert de branchages. Le genre qui brise une jambe. J’attends son signal, elle me tend une pierre. Lancer précis. Silence. Rien.

On recule, côte à côte. Le vent porte l’odeur âcre de la vase. Puis un cri. Un putain de cri. Étouffé, paniqué, humain.

« Toi, va voir », murmure Mira.

Je serre la mâchoire. Je sais qu’elle compte sur moi. J’avance, l’eau montée aux chevilles. Chaque pas est une promesse de chute.

Je repère une silhouette au bord de l’eau, un homme. Le cri venait de lui. Il est blessé, la jambe coincée dans une racine. Ses yeux, noirs de peur, croisent les miens.

« Aide-moi », souffle-t-il.

Je sens le poids du danger. L’angoisse me serre le ventre. Derrière, Mira reste immobile, prête.

Je tends la main. Il agrippe mon poignet. L’eau est froide, salée. Nos mains se serrent, un instant fragile.

Un bruit. Des pas lourds sur le bois. Une ombre se glisse entre les arbres.

« Fuis », murmure Mira, la voix coupante.

Je tire l’homme, il tombe. Je recule. Elle bondit. Deux coups secs, des lames qui sifflent. Le silence revient.

On regarde l’homme, haletants. Il n’a pas bougé. Mort.

Je serre les dents. « Foutu piège », dis-je, amer.

Elle secoue la tête. « Pas nous. »

On fuit. Traversant l’ombre des vieux entrepôts, l’odeur de moisi et de métal froid. Nos pas résonnent, précipités.

On s’arrête dans un recoin, cachés derrière une porte branlante.

« Pourquoi t’as sauvé ce type ? »

Elle ne répond pas.

« Il allait nous trahir. »

Elle tourne la tête, un éclair dans ses yeux sombres.

« Toi aussi. »

Le silence s’installe. Plus lourd que la nuit.

J’entends mon propre souffle, rauque, la sueur qui coule dans mon cou. Je sens sa présence, là, tout près. Un lien invisible, fragile.

« Un jour, on ne pourra plus fuir. »

Elle hoche la tête. « Ce jour-là, faudra être prêts. »

Je ne sais pas si elle parle de moi. Ou d’eux.

On remonte vers la Carrière, le vent qui fouette, les chaînes rouillées qui tintent au loin.

Je murmure leur nom dans le vent : Emily. Lucas.

Un cri dans l’eau. Un silence qui hurle.

On avance. Encore.

Laisser un commentaire

Magnétiseur à Genève