La Carrière est un fourneau. Le soleil frappe dur, la sueur colle la peau à la veste. La poussière s’élève en nuages opaques, chaque pas soulève un peu de cendres d’un monde mort. Je marche sur des rails rouillés, l’écho métallique résonne entre les murs écroulés. Le vent est presque absent, juste un souffle chaud qui brûle les poumons.
Je suis venu poser un piège à mâchoires dans un couloir d’usine effondrée. L’endroit sent la rouille et la moisissure, un mélange acide qui pique le nez. J’ai recouvert la fosse d’un grillage piqué de branchages secs. Le silence est tendu, chaque craquement de bois fait battre mon cœur plus vite. Le déclencheur est une branche fine, prête à céder sous un poids trop lourd.
Je vérifie les traces autour. Des empreintes fraîches. Pas de rôdeurs. Humain. Je serre le poing. Un gamin, sans doute, ou un voleur. Une ombre qui ne veut pas être vue. Je suis tenté de suivre, mais le piège doit tenir. Patienter.
Le vent tourne, un souffle plus froid. J’entends un craquement derrière moi. Je me fige, la main sur le lance-pierres, les yeux dans l’ombre. Rien. Juste un corbeau qui s’envole, battant des ailes contre un ciel de cendres.
Je me rappelle Emily, son rire qui flottait dans une nuit calme. Lucas qui courait dans l’herbe. Cette poussière d’étoiles mortes sur ma peau, souvenir gravé au fer rouge.
Dans cet instant suspendu, les souvenirs d’une enfance insouciante se heurtent brutalement à la réalité cruelle. Les rires d’Emily et les courses de Lucas se transforment en échos lointains, noyés par une obscurité menaçante. Chaque éclat de joie s’efface, remplacé par une ombre persistante, comme celle des monuments tombés, témoins silencieux d’un passé désormais révolu. Ces souvenirs lumineux ne sont plus qu’un contraste poignant avec la peur omniprésente qui s’installe.
La transition entre l’innocence et la tragédie s’opère en un instant, transformant le paysage d’une enfance joyeuse en un tableau de désespoir. Les cris étouffés résonnent dans l’esprit, marquant chaque recoin d’une douleur inexplicable. L’innocence perdue laisse place à une réalité où la honte et la peur se mêlent, un combat intérieur contre l’impuissance. La légèreté d’un rire s’éteint face à l’angoisse d’une survie incertaine, posant la question : comment se relever après une telle chute ?
Je revois leur visage, déformé par la peur et la douleur,
leurs cris étouffés par la masse grouillante,
et moi, immobile, incapable de bouger.
La honte me ronge, aussi vive que la douleur d’une balle dans la poitrine.
Je secoue la tête. Les ombres dansent trop près. J’écris vite dans mon carnet, griffonnant des symboles que personne ne lira. Un rituel. Garder la tête droite, même si elle menace de craquer.
Je repars, longeant les murs fissurés, évitant les flaques d’eau stagnante. L’odeur de soufre et de décomposition me plaque au sol. Mes bottes glissent sur un sol instable. Je m’arrête net : un cadavre, affaissé contre une porte, un visage figé dans une expression de terreur. Son sac est ouvert, vide. Pas de piège sur lui. Un avertissement muet.
Je tends l’oreille. Un souffle court, un pas léger. Quelqu’un me suit. Ou c’est le vent qui joue avec mon esprit. Je tourne la tête. Rien. Juste un morceau de papier accroché à un grillage, jauni, déchiré. Une phrase griffonnée, presque effacée : « Ne fais pas confiance à la poussière. »
Je serre le pendentif contre ma peau. La journée s’étire en un silence lourd. Une tension invisible, prête à exploser.
Un cri étouffé perce la nuit qui tombe, loin. Trop loin. Trop proche. Je ne sais pas encore ce que je vais faire. Mais je sais qu’ici, la poussière porte des secrets. Et que tôt ou tard, ils finiront par me rattraper.