25 mars 2047
Je me lève avec le gris du jour qui peine à percer l’horizon. La Carrière m’attend, ce foutu labyrinthe de ferraille et de béton rongé par le temps et l’oubli. Le vent mord la peau, glisse entre les ruines, emporte avec lui des relents de rouille et de végétation morte. J’enfile mon vieux blouson, noue mes lacets, et je quitte ce maigre abri. Pas un bruit, juste le craquement sec de mes pas sur les graviers et le souffle rauque du vent.
Le terrain est une plaie béante. Des pans d’usines effondrées, des poutres tordues, des murs éventrés où la mousse et les ronces ont repris leurs droits. Parfois, la terre craque sous mes pieds, des racines gonflées s’enfoncent dans le béton fissuré. Les herbes hautes frôlent mes jambes. L’air pue la mort lente, un mélange âcre de métal oxydé et de feuilles pourries. J’attrape un bout de tôle, l’appuie contre ma jambe, par précaution.
Je progresse lentement, la vigilance au taquet. Un craquement ? Non, juste une branche morte. Un souffle ? Un souffle humain ? Rien. Les traces au sol sont rares, mais je repère des empreintes fraîches, éparses, pas trop profondes, comme celles d’un rôdeur pressé. Pas bon signe.
Je m’arrête pour poser deux pièges artisanaux. Le premier, un simple déclencheur à fil de pêche tendu entre deux poutres. La tension est parfaite, invisible, prêt à mordre. Le fil vibre légèrement sous mes doigts, le cœur qui bat un peu plus fort. Le second est plus vicieux : une branche lourde suspendue, maintenue par un crochet rouillé. Quand le câble cède, elle tombe avec un bruit sourd, brisant tout sur son passage. Le poids de l’arme naturelle balance dans mon dos, prêt à tomber. J’entends le clic discret du déclencheur. Silence.
Le crépuscule approche quand je croise enfin une silhouette. Une femme, la capuche basse, les yeux durs. Pas d’armes visibles, mais la méfiance est palpable. “Tu traînes dans la Carrière, ça sent la merde,” dit-elle, voix rauque, sans sourire. Je réponds d’un grognement. Pas de paroles inutiles. Elle disparaît aussi vite qu’elle est venue, laissant derrière elle une odeur de fumée froide et de terre humide.
Un râle s’élève, proche. Un rôdeur. Je me fige, mon couteau en main. Il avance, titubant, la peau collée aux os, la bouche d’où pend une langue desséchée. Je frappe, rapide. Le choc sourd contre le crâne, le râle s’éteint. La fatigue me prend à la gorge, un poids sourd dans mes côtes. J’appuie ma main, sentant la douleur lancinante, souvenir trop vif d’un coup encaissé il y a des semaines.
Le silence retombe, lourd et oppressant, après la lutte. Une brise glaciale s’insinue entre les décombres, murmurant des secrets oubliés. L’adrénaline s’estompe lentement, laissant la place à une réalité plus sombre. Chaque râle résonne comme un écho du passé, rappelant des souvenirs de ce monde devenu hostile. Les ombres dansent autour, tandis que les pensées vagabondent vers des récits de survie, comme ceux décrits dans Le chant des corbeaux, où la lutte pour la vie prend une dimension presque poétique.
Les murs qui m’entourent semblent se resserrer, et le poids de l’angoisse s’intensifie. Je me rappelle des histoires de ceux qui ont bravé l’inconnu, trouvant la force de continuer malgré le désespoir. Ce moment de flottement, où le danger paraît écarté, n’est qu’une illusion fugace. La réflexion sur ce qui a été perdu m’envahit, mais il est temps de revenir à la réalité. Je m’assois, le dos contre un mur branlant. Un flash m’arrache au présent.
Je m’assois, le dos contre un mur branlant. Un flash m’arrache au présent.
Flashback
Ma fille. Son rire clair, écho lointain dans cette nuit sans étoiles. La dernière fois que je l’ai vue, la peur dans ses yeux quand les hommes sont venus. J’ai voulu la protéger, j’ai échoué. Le silence s’est installé entre nous, un fossé invisible. Depuis, je marche seul, hanté par ce vide. Cherchant un sens, une vengeance, ou juste une raison de continuer.
Le froid me ramène. Mes doigts engourdis caressent le sol, je respire l’air épais, chargé de putréfaction et de souvenirs. La solitude est une lame à double tranchant. Je suis ici, dans cette carcasse morte, à guetter, à tendre mes pièges, à survivre.
Puis, un bruit. Un cliquetis métallique, différent. Un piège vient de se déclencher. Pas de cri, pas de combat. Juste ce son, aussi froid que un adieu. Je me redresse, le cœur en vrac. Rien ne bouge dans l’ombre. Une silhouette indistincte se fond dans le crépuscule. Je serre les poings. Le doute. La peur. La décision qui brûle mes entrailles.
Faut que je choisisse. Bouger ou rester. Parler ou fuir. Vivre ou crever dans ce silence où les âmes s’égarent.
Le silence des âmes.
Je reste là, figé, en attendant la suite.