La pluie tombe. Fine. Tenace. Elle s’insinue partout, dans les plis du poncho, dans les fissures des murs. L’air devient gris, lourd, chargé d’une odeur de terre mouillée et de métal rouillé. La Carrière se transforme en un labyrinthe glissant, entre ruines et marécages. Chaque pas résonne sourdement, étouffé par l’eau qui ruisselle sur le béton fissuré.
Je marche lentement, sans bruit, glissant parfois sur des plaques de tôle boueuses. Les vieux rails rouillés brillent sous la pluie comme des veines mortes. Le vent transporte des bruits étouffés, le cliquetis lointain d’une grille qui grince, un souffle, un craquement. J’écarte un morceau de plastique trempé, découvre des empreintes fraîches dans la boue. Humaines, petites. Un gamin. Ou une femme. Peut-être Mira, même si elle ne vient jamais ici.
Mes doigts cherchent le carnet, trempés, griffonnent à peine : « La pluie nettoie tout, sauf les souvenirs. » C’est une claque. Toujours la même. Une morsure dans le silence.
Je m’arrête près d’un vieux tunnel. L’entrée est partiellement effondrée, mais j’y glisse un piège à mâchoires, bricolé la veille avec des morceaux de fer récupérés. J’ajuste la tension du ressort, teste la déclencheur à bascule. Le piège est silencieux. Mortel. J’espère qu’il fera le boulot. Je ne veux pas voir la bête, ni l’homme.
En remontant, un sifflement aigu fend l’air, distant. Un sifflet à distance, peut-être. Je tends l’oreille. Aucun grognement. Pas de râle. Juste le silence humide. Le piège a peut-être attiré une ombre. Ou un fou.
Plus loin, dans un entrepôt éventré, je trébuche sur un corps. Un homme, recroquevillé, les yeux vides, la gorge ouverte. L’odeur de la mort est aigre, presque sucrée. Le sang se mêle à la pluie. Je m’accroupis, cherche un indice. Rien. Pas de sac, pas d’arme. Juste un vieux pendentif en forme de croix, brisé. Une main tendue vers le ciel, comme pour supplier.
Je détourne le regard. Trop d’ombres aujourd’hui.
Je décide de remonter sur les toits, là où la pluie frappe fort, où je peux voir les alentours. La vue est bouchée par la brume. Les arbres de la forêt bordent la Carrière, sombres et menaçants. Leurs branches claquent, frappées par le vent.
Alors que la tempête se déchaîne, l’atmosphère devient palpable, presque électrique. La solitude des toits contraste avec l’intensité de ce cri, qui résonne comme un écho de la peur face à l’inconnu. Les ombres des arbres, telles des silhouettes menaçantes, semblent s’animer et observer ce qui se passe en bas. Dans un monde où chaque son peut être porteur de mystère, la tension grimpe. Ce moment rappelle l’incertitude présente dans Elle ne m’a pas cru, où la perception de la réalité est mise à l’épreuve.
Le vent continue de souffler, emportant avec lui les derniers vestiges de tranquillité. Chaque craquement, chaque murmure de la forêt évoque les souvenirs enfouis, semblables à ceux explorés dans L’éclat de l’oubli. L’angoisse s’intensifie, et je me demande si ce cri cache quelque chose de plus sinistre. La nuit ne fait que commencer, et l’intrigue ne fait que s’épaissir.
Un cri déchire l’air. Court. Animal. Humain ? Je tends l’oreille. Rien d’autre.
Je ferme les yeux un instant. Flash.
Emily, son rire éclatant dans le jardin, Lucas courant dans l’herbe.
La nuit, leur souffle calme.
Puis le déluge de grognements, la porte fracassée, la panique.
Je n’ai rien pu faire. Rien.
Je serre le pendentif contre ma poitrine. La pluie fait couler l’encre sur mes mains. Je griffonne encore, des symboles étranges, des mots qui ne veulent rien dire. Un rituel. Pour ne pas sombrer.
Je reprends le chemin, le cœur lourd. Quelque chose claque derrière moi. Une porte qui claque. Ou un piège qui lâche. Je me fige.
Un souffle. Une silhouette qui disparaît entre les ruines. Trop rapide. Trop furtive.
Je ne suis pas seul. Jamais vraiment.
La pluie continue de tomber. Elle lave la poussière, mais pas la peur.